Danielle Darrieux, Berlin, 1942…

« Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Les mots, même, je ne les comprends pas. Ce qui s’est passé est abominable. La guerre est abominable. Ce qu’Hitler a permis est encore plus abominable que tout le reste. Mais qu’est ce que j’y pouvais, moi ? »… Ainsi s’exprime son personnage dans En haut des marches, de Paul Vecchiali. On est en 1983. Danielle Darrieux n’a pas encore délivré la version définitive -celle qui la rendra irréprochable- de ce fameux voyage de propagande, à Berlin, en 1942, lorsqu’il s’agissait de vanter auprès du Reich un cinéma français « moralisé » et en phase avec la Révolution nationale.

Elle n’avait pas le choix, dira-t-elle. Il fallait faire libérer son amant-diplomate de l’époque, cette canaille de Porfirio Rubirosa, âme damnée de la dictature dominicaine. Il avait été incarcéré suite à quelques mots anti-allemands. Si elle ne se rendait pas à Berlin avec une brochette d’autres comédiens de l’époque (Suzy Delair, désormais seule survivante…), il lui serait arrivé malheur. Le grand public a fini par adhérer à cette version et Danielle Darrieux a pu jouer une résistante dans Marie-Octobre avant d’illuminer de sa classe et de sa grâce Le Rouge et le Noir d’Autan-Lara ou encore Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy.

Deux questions, tout de même… Elle est bien jeune en 1937, mais cette année-là, Darrieux tourne à Berlin où la Continental lui fait déjà les yeux doux. Aucun souvenir particulier de l’ambiance hitlérienne de l’époque ? Et lorsque Rubirosa est libéré après le voyage à Berlin, pour quelle raison le couple décide-t-il de se marier à… Vichy ? Le film de Vecchiali documente étrangement cette période pour le moins troublée. Danielle Darrieux y joue la veuve d’un pétainiste auquel elle trouve bien des circonstances atténuantes. On comprend le souci du réalisateur de dépasser un certain manichéisme, mais le malaise pointe inévitablement.

D’autres s’en sont tellement moins bien sortis: les De Vigan, les Arletty ou encore cette pauvre Mireille Balin morte dans l’anonymat et la misère après avoir couché avec un officier de la Wehrmacht. Elle n’était pourtant pas la comédienne la mieux payée sous l’Occupation, Mireille Balin. La comédienne la mieux payée, c’était Danielle Darrieux. C’est aussi sous l’Occupation que Django Reinhardt vivra son âge d’or. C’est dans ces années-là que Michel Audiard signera dans la presse des horreurs antisémites à peine exhumées ces jours-ci… C’est en 1940, à Lisbonne, que Jean Renoir oublie soudainement qu’il fut choyé par le Parti communiste sous le Front Populaire pour balancer: « Hitler est un homme à ma main, je suis sûr que nous nous entendrons très bien tous les deux, car nous sommes confrères. J’ai été victime des Juifs qui nous empêchaient de travailler et qui nous exploitaient »…

Juger ? Non, connaître la vérité, tout simplement, éviter les « pudeurs de gazelle » et les légendes trop dorées tout en reconnaissant l’immense apport, dans leur domaine respectif, de ces quelques grands noms qu’aucune étoile jaune n’est venue indisposer quand d’autres choisissaient plus instinctivement leur camp. Quant à l’argument du « pêché de jeunesse », il vaut ce qu’il vaut… Prenez Sophie Scholl, l’héroïne de La Rose Blanche, ce mouvement de résistance au nazisme sur le sol allemand. Hitler la fait exécuter en 1943. Elle n’avait que 21 ans. Cinq ans de moins que Danielle Darrieux.

Danielle Darrieux ( 1er mai 1917-17 octobre 2017)




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