Jean Rochefort a rejoint Don Quichotte…

Et si son plus grand rôle était celui qu’il n’a pu interpréter? Grandeur du métier d’acteur dans sa fragilité même, et grandeur de Jean Rochefort lorsqu’il se confia à notre micro, un jour d’été 2003, à-propos de Lost in la Mancha, ce « making of sans film », comme il aimait à dire, condensé de tous les cataclysmes espagnols ayant conduit à faire du Don Quichotte de Terry Gilliam un film maudit et inachevé.

C’est lui, le diabolique abbé Dubois de Quand la Fête commence, le sinistre Toulouse du Grand Blond avec une chaussure noire, le beauf allergique au devoir conjugal de Calmos, qui devait jouer le chevalier à la triste figure. Une double hernie discale en décidera autrement, tout comme d’autres fléaux qui vont s’abattre sur le projet, à savoir le survol intempestif de chasseurs F16 sur le plateau de tournage et surtout un orage diluvien emportant le matériel dans des torrents de boue…

« Je suis parti dans une euphorie totale, nous disait-il, pensant que j’allais être le plus grand Don Quichotte que Cervantès n’aurait jamais connu et qu’il m’aurait remercié dans l’au-delà de mon interprétation d ‘une sincérité éblouissante »… Délice de cette ironie pince-sans-rire. Émotion sourde, également, dans cette confession s’acharnant à être désopilante quand elle dissimulait d’abord l’amertume d’avoir vécu le cauchemar que redoute tout comédien. Sur le coup, uniquement accablé par son état de santé, Jean Rochefort ne voit pas l’étendue de la catastrophe. « Je trouvais que les avions de chasse étaient anodins et qu’une tempête comme je n’en avais encore jamais vue n’était que le train-train de la vie espagnole »…

Et il continuait, au micro de TSFJAZZ, avec ce langage châtié et ces intonations si mordantes des acteurs de sa génération -les Noiret, les Marielle- à évoquer l’abandon de son corps,  le « petit nerf d’1.5 mm » qui met fin aux rêves les plus fous, ou encore son cheval maigrichon, sur le tournage, mort le lendemain de la seule scène qu’il ait pu tourner… Voilà pourquoi, lui, l’amoureux des courses hippiques, avait décidé de raccrocher définitivement la selle, se contentant d’admirer les chevaux, de loin, et constatant qu’ils « préservent toujours leur mystère et cet étrange étonnement dans l’œil lorsqu’ils regardent un être humain ».

Jean Rochefort a rejoint Don Quichotte. Les acteurs, sans moulins à vent, ne sont que des automates pour artillerie lourde et autres blockbusters. Une voix chaude, une moustache, un profil en triangle aiguisé, peuvent fort bien transcender un casting. Encore faut-il y ajouter ce zeste de folie douce, cette aura de grand dandy et cette humilité qui est la marque des vrais chevaliers.

Jean Rochefort ( 29 avril 1930- 9 octobre 2017)




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