The Square

On l’a découvert avec le grinçant et jubilatoire Snow Therapy qui voyait un couple se désagréger dans une station de sports d’hiver. Décor de rêve, climat idyllique… À voir le malaise s’insinuer peu à peu, le film aurait pu être rebaptisé « Les anti-Bronzés font du ski ». Avec The Square, le Suédois Ruben Östlund franchit un nouveau cap, celui d’une grande palme d’or, sans pour autant renoncer à cette acidité qui détonne au pays de Bergman.

Comme dans Snow Therapy, un grain de sable fait dérailler une belle machine. Christian, un conservateur de musée cochant toutes les cases du bobo rêvé, se fait voler son portefeuille et son portable par un trio de pickpockets hyper bien organisés. Dépité de voir la loi de la jungle s’incruster dans son univers feutré et « civilisé », notre bonhomme se laisse embarquer, un peu forcé, dans une expédition vengeresse qui finira en eau de boudin, comme d’ailleurs bien d’autres entreprises jalonnant son parcours personnel et professionnel, à commencer par cette campagne de pub d’un goût douteux visant à valoriser l’installation-vedette de son musée.

Satire de l’art contemporain ? Ruben Östlund émarge bien au-delà de cette thématique. À travers son personnage qui irrite mais auquel on ne peut s’empêcher de s’identifier à bien des moments, c’est l’homo occidentalus qu’il examine au scalpel, le brave citadin bien éduqué toujours prêt à en rabattre face à la violence sociale, poli et pétri de bonne conscience, aveugle face au délitement des communautés et croyant donner le change avec une installation qui incite les visiteurs à l’altruisme sans jamais bénéficier des paramètres qui la rendraient franchement subversive.

C’est en faisant advenir le saugrenu que le metteur en scène provoque, dés lors, des alchimies redoutables. Le plan d’un soir avec une jolie blonde vire à la farce autour d’un préservatif usagé. Une mendiante détraque notre empathie lorsqu’elle exige que le sandwich qu’on lui offre soit sans oignons. Un dîner de gala dérape dans le happening-cauchemar, l’homme-chimpanzé qui devait servir d’attraction mondaine enfreignant subrepticement les règles élémentaires de ce qui est tolérable. Ruben Östlund les multiplie à souhait, ces séquences dont les recoins surprennent constamment le spectateur.

C’est à la fois tordant et vertigineux, avec un art de la composition qui fera date. Comment oublier cette scène où Christian, qui tente vainement de récupérer les coordonnées d’un gamin qu’il regrette d’avoir rudoyé, se met à fouiller les ordures de son immeuble, trempé sous la pluie, dans la nuit, au milieu de détritus qu’un plasticien aurait soigneusement disposés ? Chaque plan est ainsi doué d’une élasticité (au-delà de celle du préservatif mentionné ci-dessus…) et d’une réversibilité qui offrent une infinie variété de lectures. The Square ? Du cinéma au carré, effectivement, avec une capacité confondante à en sortir.

The Square, Ruben Östlund, Palme d’or au festival de Cannes 2017. Sortie le 18 octobre. Coup de projecteur, le même jour, sur TSFJAZZ (13h30) avec le scénariste et écrivain François Bégaudeau, critique à la revue Transfuge.




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