Laissez bronzer les cadavres

Quand il balade son mal de vivre en essayant d’oublier sa routine de cadre commercial, Georges Gerfaut , l’anti-héros du Petit bleu de la côte Ouest, écoute constamment du jazz West Coast. C’est de là que vient le titre du roman. « On se réécoute un petit bleu de la côte Ouest ? », lui balance son vieux pote.

« La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production. Le fait que Georges a tué au moins deux hommes au cours de l’année n’entre pas en ligne de compte. Ce qui arrive à présent arrivait parfois auparavant. » Ainsi écrivait Jean-Patrick Manchette, qui n’oubliait pas, lui, que le jazz est surtout la musique des Noirs américains, ce qui n’interdit pas de flasher pour un chouette morceau de Stan Kenton. Le West Coast comme dérivé du malaise des cadres, en tout cas, il fallait oser.

Tout comme il fallait oser, toujours dans Le petit bleu de la côte Ouest, le coup du sphéroïde et de la balle dum-dum: « …un petit sphéroïde d’os écrasé, de chair en bouillie, de morceaux de bronches, de sang en aérosol et d’air comprimé, ainsi que la balle dum-dum qui poussait le tout devant soi, sortirent brusquement de son dos »… Violence sèche, suffisamment tenue à distance pour surprendre le lecteur qui, la phrase d’avant, était carrément ailleurs. On le disait gaucho, situationniste… Manchette était d’abord l’immense héritier de Dashiell Hammett, disparu scandaleusement trop tôt, en 1995.

Un cocktail déjanté le ressuscite sur grand écran. Laissez bronzer les cadavres, du binôme Hélène Cattet/Bruno Forzani, reprend le premier volume Série Noire de Jean-Patrick Manchette, co-écrit en 1971 avec Jean-Pierre Bastide. Une mer d’azur, un soleil de plomb… et 250 kilos d’or volés planqués dans un village coupé du monde, jusqu’à l’arrivée de deux flics qui n’ont pas forcément le profil d’Alain Delon lorsque ce dernier dénaturait les romans de Manchette.

Ça canarde de partout. À un moment, on ne sait même plus qui tire. Dans chaque plan s’incruste une idée visuelle, qu’elle soit en mode fluo ou sensoriel. Des vraies gueules viennent donner de la chair à l’ensemble: Stéphane Ferrara, l’ancien compagnon de boxe de Belmondo; Bernie Bonvoisin, l’ex-rocker de Trust… BO tout aussi décoiffante: Ennio Morricone pour retrouver l’esprit western façon Sergio Leone dans lequel baignaient les auteurs du bouquin, mais aussi, en bonus, un solo de batterie endiablé et halluciné. Façon Shelly Manne ? Allez, vous reprendrez bien un petit bleu de la côte Ouest ?

Laissez bronzer les cadavres, par Hélène Cattet et Bruno Forzani. (Sortie en salles le 18 octobre). À réentendre, également, en podcast sur le site de TSFJAZZ, les Lundis du Duc du 2 octobre, spécial Jean-Patrick Manchette.





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