Le Jour d’avant

Romancier des âmes grises, Sorj Chalandon nous guide à sa manière dans le mémorial de Liévin, ce 27 décembre 1974. 42 morts au fond de la mine, la France qui découvre qu’il en existe encore, des mines… Ça brode sur la fatalité, sur le « sacrifice » des mineurs, comme si c’était des soldats. On ne prête guère l’oreille, en revanche, à ceux qui osent tiquer sur les carences en matière de sécurité et sur ce qu’il advient lorsqu’on fait pression sur les hommes pour qu’ils produisent toujours plus. Germinal est bien sagement posé dans les rayons de bibliothèque. Qu’il y reste !

Sorj Chalandon n’a pas ressorti Germinal, mais il sait que Liévin est sa première colère sourde. Il y pense constamment lorsque, dix ans plus tard, il couvre la grève des mineurs britanniques contre Margaret Thatcher. « Les mêmes visages, les mêmes briques, le même goût de bière, la même beauté ouvrière », nous dit-il en interview. Cette fraternité lui manque. À Liévin, ajoute-t-il, on a retrouvé deux mineurs dans les bras l’un l’autre, soudés par le feu. Ils voulaient se protéger. Autre image, les hommes nus sous les douches communes, chacun frottant le dos de l’autre pour lui enlever le charbon resté collé.

Alors quoi ? Une simple ode nordiste, ce Jour d’avant ? Un tract anti-Houillères à la gloire de la classe ouvrière ? C’est plus compliqué que ça. C’est toujours plus compliqué avec Sorj Chalandon et ses personnages qui ne sont jamais ce que l’on croyait. L’Irlandais déchu de Mon Traître, le vieux résistant mystificateur de La Légende de nos pères… Ici, c’est Michel Flavent qui s’y colle. Après la mort de sa femme, ce taiseux qui croyait s’endurcir en imitant Steve McQueen tente de venger son frère, mort à Liévin en 1974. On a du mal à comprendre, à un moment, pourquoi ce retour de violence s’exerce sur un vieux contremaître bouffi de silicose, mais bon, cela fait partie de ces pointillés en biais et autres charges d’intensité irrégulières (ou plutôt zigzaguantes) que l’auteur délivre avec minutie avant un rebondissement complètement inattendu.

Et c’est encore plus curieusement dans la bouche d’un procureur général que surgit le climax romanesque du récit. « Vous vous pensez fragile, vous n’étiez que grotesque. À la mesure du panthéon désaxé que vous aviez élevé à la gloire d’hommes que je ne vous autorise même pas à célébrer ». Mais qui comparaît devant ce magistrat censé représenter le parti de l’ordre? Michel Flavent et ses douleurs erratiques ou Sorj Chalandon lui-même s’emparant de Liévin alors qu’il est originaire de Lyon, se couvrant de suie au détour d’une fiction, s’auto-questionnant sur d’où il parle ? Heureusement, une belle et digne avocate de la défense prend le relais. Le lecteur en tombe immédiatement amoureux.

Le Jour d’avant, Sorj Chalandon (Grasset). Coup de projecteur avec l’auteur, ce jeudi 28 septembre, sur TSFJAZZ, à 13h30.




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