Niels

Au retour d’une longue tournée en Amérique Latine qui l’a providentiellement éloigné de la nuit nazie, Louis Jouvet fait quelque peu jaser dans Paris libéré. « Monsieur le grand acteur s’en va avec les subventions du Maréchal puis s’en revient avec la bénédiction du Général », lâche l’un des personnages de Niels, l’une des perles les plus inattendues de cette rentrée littéraire. Et le même personnage de citer cette caricature du Canard Enchaîné où Jouvet, débarquant en France, tombe sur une Marianne en piteux état: « Quelles nouvelles? », lui demande-t-il. Et Marianne de répondre: « Le petit chat est mort ».

Le ton est donné : alerte et grinçant, nimbé d’amertume également lorsqu’Alexis Ragougneau évoque les jeux de masques qui ont marqué l’épuration. Mondains opportunistes, résistants de la dernière heure, experts en retournement de veste… La galerie est d’autant plus édifiante qu’elle est perçue par un œil étranger, celui de Niels, un Danois au physique de bûcheron (son âme et sa santé chancellent d’avantage…) qui a choisi le bon camp dans son pays sauf qu’au moment de récolter les lauriers, le voilà rattrapé par l’errance de son ancien ami, un dramaturge français avec lequel il a passé une partie de sa jeunesse à Paris et qui se retrouve en fâcheuse posture après s’être compromis avec l’Occupant.

De quoi plonger Niels dans un microcosme vicié jusqu’à l’asphyxie et où planent toutes les incertitudes, à commencer par celle qui concerne l’ami aux abois. Est-il victime d’une erreur judiciaire ? A-t-il au contraire poussé la bassesse au-delà de l’imaginable ? Au passage, l’auteur rappelle à juste escient ce que fut la grandeur de l’Armée des Ombres -en l’occurrence ici du côté de Copenhague-  lorsqu’il n’y avait guère d’autre choix, parfois, qu’entre « le diable et son valet ».

L’écriture d’Alexis Ragougneau épouse les paradoxes qu’il met en scène. Il pratique l’art du roman avec une rigueur qui force l’admiration (un auteur qui ne se regarde pas écrire, c’est toujours appréciable…) tout en instillant ici ou là du picaresque et de l’expressionnisme, jusqu’à d’ailleurs transformer certains chapitres en pièces de théâtre. Comme si le Paris de cette époque n’était plus qu’une grande scène où s’échangent les rôles et les costumes. Comme si l’Occupation elle-même, pour certains, n’avait été encore une fois qu’un vaste théâtre avec cette obsession à vouloir « jouer », dans tous les sens du terme, et à rester dans la lumière alors qu’au même moment on fusillait, on déportait…

À l’opposé de ce remugle, de grands blocs d’émotion… Cette jeune comédienne qui joue Jeanne d’Arc, par exemple, tondue comme son personnage mais pas pour les mêmes raisons, ou encore l’attente devant l’hôtel Lutétia qui accueillait les déportés de retour des camps. La palette d’Alexis Ragougneau est large, côté cour et côté jardin.

Niels, Alexis Ragougneau (Éditions Viviane Hamy). Coup de projecteur avec l’auteur, sur TSFJAZZ (13h30), mardi 19 septembre.





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