Jean-François Bizot, 10 ans déjà…

Cette voix qui nous manque tant a résonné sur la fréquence toute la journée. Des petites pastilles en mode acide ou acidulé, un timbre aux syncopes variées en fonction de la période captée pour composer, au final, une « interview imaginaire » complètement cohérente diffusée en milieu de journée dans le Deli Express de l’ami Jean-Charles Doukhan… 10 ans déjà, TSFJAZZ regroupant toutes ses forces pour rendre hommage à son co-fondateur.

8 septembre 2007-8 septembre 2017. Nous ne sommes plus au 33 rue du Faubourg Saint-Antoine avec sa divine terrasse tout en haut de Paris. Nous ne monterons plus dans son bureau pour pleurer Nina Simone. Il ne se hasardera plus à descendre d’un étage, quand deux ou trois jeunes filles en stage à la rédac de TSFJAZZ improvisaient, dans une nuit bien avancée, une danse du ventre sous ses yeux médusés. Jean-François Bizot, esprit fureteur, swingueur, déjanté et défrîcheur, qui t’a remplacé ?

Avec Sébastien Vidal et toute l’équipe, on s’était dit qu’il fallait l’honorer en évitant l’esprit anciens combattants tout en ayant une pensée pour Marc-Alexandre Millanvoye, comète poignante de Radio Nova, son dernier coup de génie. Sandra Nkaké, diva soul aussi belle que rebelle, en a fait sur notre antenne un révolté pour l’éternité. Joachim Barbier, grand reporter au magazine Society, héritier, à sa manière, des fulgurances de l’ancien Actuel, a démontré en quoi Bizot post-mortem reste une école de journalisme à lui seul. Deux jeunes biographes qui ne l’ont jamais croisé, Marina Bellot et Baptiste Etchegaray, nous ont dit en quoi il était « inclassable », pour reprendre le titre de leur bouquin gorgé de fraîcheur.

Quand Bizot est mort, ils devaient se farcir le même jour dans leur école une leçon inaugurale d’Etienne Mougeotte. De l’air, de l’air… Il fut, écrivent-ils, un « réseau social avant l’heure », un « ogre insomniaque ». Il voulait tout dévorer: la musique, les drogues, les livres, les pays, les gens, les filles. C’était à la fois un chef de tribu et un prince de Paris, un seigneur des alchimies (normal pour un ancien étudiant en chimie) et un délire-man prompt à toutes les audaces.

En 1987, pour le No 100 d’Actuel, il organise un grand concert de locomotives Gare de Lyon avec Nicolas Frize. C’est un samedi soir. Ça ne pourrait plus se passer ainsi aujourd’hui. D’ailleurs, qui a parlé du 10e anniversaire du décès de Jean-François Bizot? À l’heure où le métissé est martyrisé par les crispations identitaires, après Charlie Hebdo, le Bataclan, le Brexit, Trump, Marine Le Pen au 2e tour, comment imaginer encore Sisyphe heureux, pour reprendre l’exergue de l’ouvrage ?

Cet autre passage génial sur le jazz dans L’Inclassable, inspiré du premier livre de Jean-François Bizot, Les Déclassés:  « Quand le saxo se fait plaintif, il lui semble que ses boyaux se dévident ». Mais « derrière la sauvagerie des rythmes, par-delà l’explosion des sens, il admire cette école du style, de la nuance, du quart de ton. Au milieu de cette éruption musicale, son œil s’arrête sur ces musiciens presque immobiles qui, lorsque le vacarme atteint son maximum, défient la tempête et rajustent posément leurs lunettes, comme s’ils présidaient un conseil d’administration, battant seulement la mesure d’un geste bref de leur index ». Ne surtout pas faire de Bizot un parangon d’exubérance. Il n’est pas que cela. Percevoir en lui les bémols, le doigté, l’exigence, la rigueur. Une école de vie, quoi…

L’Inclassable. D’Actuel à Nova, les 100 vies de Jean-François Bizot, Marina Bellot et Baptiste Etchegaray (Editions Fayard)




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