Napalm

Le réalisateur de Shoah a eu une histoire d’amour avec une infirmière, à la fin des années 50, mais elle n’était pas juive. Il jubile, Claude Lanzmann, à l’idée de désorienter tous ceux qui le pensaient cramponné ad vitam aeterman au judaïsme et à la tragédie de l’Holocauste. Sauf qu’avec Napalm, le vieux lion (bientôt 92 ans) rugit ailleurs, en souvenir d’une brève rencontre qu’il avait narrée dans son autobiographie, Le Lièvre de Patagonie, et à laquelle il vient de donner une forme cinématographique dont il a le secret.

1958. Dans un Pyongyang encore en ruines suite à la guerre de Corée, Lanzmann accuse un gros coup de fatigue alors qu’il vadrouille avec une délégation d’intellectuels occidentaux (le regretté Armand Gatti est du voyage…) plus ou moins communisants. C’est là où surgit une infirmière de la Croix-Rouge locale aux « piquouzes » aussi vitaminées que sa beauté. Dans une barque où ils se retrouvent, secrètement, la jeune femme et son nouvel ami français dépassent la barrière de la langue en ne partageant qu’un seul mot, « napalm », cette lèpre que les Américains ont inaugurée non pas au Vietnam mais en Corée du Nord, et dont l’infirmière porte encore les traces au travers des brûlures qu’elle dissimule sous son corsage.

Les talents de conteur de Claude Lanzmann sont tels que la simple évocation par l’intéressé de cette chaste mais violente passion (il nous confie, au micro de TSFJAZZ, avoir rompu avec Simone de Beauvoir à son retour…) suffirait à nous clouer d’émotion. La 2e partie du film, d’ailleurs, fixe le réalisateur-narrateur plein cadre, face à la caméra, dans son monologue amoureux, avec cette voix rocailleuse qui donne des frissons, surtout lorsqu’elle revient sur les moments les plus sensuels de son aventure. Mais si cette seconde partie envoûte autant, c’est bien parce qu’elle a été précédée d’un étrange et conséquent « teaser ».

« Ja, Das ist das Platz! » (« Oui, c’est le lieu »), entendait-on dans Shoah. C’est bien cette farouche volonté de revenir là où « cela » c’est passé qui marque les premiers plans de Napalm. Aux images d’archives se mêle ainsi un reportage extravagant dans la Corée d’aujourd’hui où, sous prétexte de tourner un film sur le taekwondo, Lanzmann a pu remettre les pieds. Étonnant jeu du chat et de la souris entre le vieux roc qui fait semblant de compatir aux prouesses d’un régime devenu la honte de la planète et ses accompagnateurs qui lui collent aux basques jusqu’à d’ailleurs, à un moment, irriter sérieusement le réalisateur.

Avec un subtil décalé par rapport au discours ambiant sur « l’axe du mal » (Lanzmann n’oublie jamais ce que ce pays a subi au début des années 50, et encore moins sa propre expérience au sein de la Résistance communiste…), Napalm n’épargne guère, finalement, ceux qu’il surnomme « les casquettes », sbires d’un état policier déjà à l’œuvre autrefois quand il s’agissait d’harceler une infirmière parce qu’elle fréquentait un étranger.

Et lorsqu’on voit Claude Lanzmann draguer une jeune guide militaire, comment, là encore, ne pas y percevoir un effet « teaser » avant qu’une autre jolie femme, surgie d’un lointain passé, ne vienne s’installer au cœur du récit ? Confession intime, faux film de propagande, magistral travail d’écriture sur les voisinages et collisions entre passé et  présent… Napalm peut aussi se déchiffrer comme le plus poignant et le plus personnel des testaments. Tout sauf une parenthèse, assurément.

Napalm, Claude Lanzmann, sortie en salles ce mercredi 6 septembre. Coup de projecteur avec le réalisateur, jeudi 7 septembre, sur TSFJAZZ, à 13h30.




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