Les Proies

Couleurs suintantes, ambiance sardonique, limite égrillarde… Les Proies façon Don Siegel, c’était d’abord l’odyssée d’un soudard dans un nid de vipères avec Clint Eastwood en Yankee blessé réveillant libido et frustrations dans un internat sudiste pour jeunes filles en pleine Guerre de Sécession. Dans l’œil d’une réalisatrice -surtout lorsqu’elle s’appelle Sofia Coppola- l’approche diffère magistralement, avec d’ailleurs cette question au final: comment dit-on maestro au féminin singulier ?

Il est vrai qu’en mode remake, la réalisatrice de Virgin Suicides apparait encore plus impériale dans le déploiement de son univers et la maîtrise formelle qui va avec. L’ami Clint et son panache lubrique ayant débarrassé le plancher, c’est désormais un Colin Farrell dépouillé de toute érotisation (sauf dans la scène inaugurale où Nicole Kidman éponge son corps blessé…) qui campe le mercenaire du camp adverse. Il n’est plus ce mâle viril égaré dans une « maison de folles », comme il le dit à un moment, mais bien un soldat-poupée choyé et jalousé avant de rejoindre le grenier des jouets cassés.

Nul besoin, du coup, de jouer la carte d’une sensualité torride qui placerait encore une fois les personnages féminins en infériorité vis-à-vis de leur invité très spécial. S’il y a emprise, elle est traitée en creux, et s’il y a refoulement sexuel, Sofia Coppola prend soin de lui juxtaposer l’aliénation sociale de ces jeunes dames guindées du bon vieux Sud à qui les robes d’été sont interdites. Élevées dans le seul rapport aux hommes alors que ces derniers sont partis à la guerre et qu’il faut survivre par tous les moyens, leur bienséance finit par craquer lorsque advient l’humiliation.

Experte en dynamiques de groupes (de Virgin Suicides à The Bling Ring) et en désarrois séquestrés (Marie-Antoinette dans la cour des mirages versaillais, l’acteur raté de Somewhere cloîtré dans son hôtel…), Sofia Coppola ne pouvait que trouver son bonheur dans cette adaptation dont elle a tamisé les climax avec la même volupté que Don Siegel lorsqu’il les attisait. Sa palette chromatique n’a en même temps rien d’édulcoré, contrairement au procès réguliers qui lui sont intentés. Couleurs pastel et plans inondés de soleil contrastent ainsi avec le glacis colonial de la propriété éclairé à la bougie et la luxuriance inquiétante de la végétation, autour, entre champignons vénéneux et chênes couverts de mousse espagnole.

Au loin, des bruits de canon… Une poignante comptine d’époque les estompe momentanément. Trois reines de cœur crèvent parallèlement l’écran: Elle Fanning en jeune pensionnaire aguicheuse mais nettement moins vulgaire que l’actrice qui campait son personnage chez Don Siegel, Kirsten Dunst toute pâlotte prof de français au début du récit avant d’éclore littéralement sous le feu de la passion, Nicole Kidman enfin, pétillante d’autorité et d’ironie douloureuse dans le rôle de la directrice qui pressent avant tout le monde la charge explosive que porte le nouvel intrus. Face à des « proies » aussi offensives, comment ne pas devenir captif ?

Les Proies, Sofia Coppola, prix de la mise en scène à Cannes (Sortie le 23 août)




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