Sciences de la vie

Peau de chagrin, un sale matin. Pas une seule griffe, ni même l’esquisse d’une rougeur. Et pourtant, le moindre contact extérieur lui écorche les bras. C’est comme une brûlure ou une morsure. Les médecins en perdent leur latin, les dermatologues abdiquent, les chamans succèdent aux ostéopathes, rien n’y fait. Ninon, dans tous les sens du terme, reste à fleur de peau.

Tu es victime d’une malédiction, lui explique sa mère, Esther, elle-même atteinte d’une mystérieuse déficience oculaire. Sauf que Ninon, lycéenne rebelle, n’a que faire de ces sortilèges héréditaires qui, paraît-il, frappent les filles aînées de la famille depuis la nuit des temps. Récits de « bossue, d’épileptique, d’aphasique, de somnambule, de galeuse »… Elle en est presque fière, la mère, de toute cette lignée de pathologies saugrenues comme si, à son tour, Ninon était « élue ».

On sait à quel point Joy Sorman, à l’instar du sanguin Comme une bête, a fait du rapport à la chair le motif essentiel de son œuvre sur fond de technicité déshumanisante. On sait aussi que dans le genre mutant, ses personnages ne perdent jamais vraiment leur âme. Avec le cas Ninon, son écriture gagne en chaleur humaine et franchit avec brio le mode picaresque. Ninon face à tous ces Diafoirus du corps médical, quelle saga !

Le lecteur, en même temps, s’interroge… Des Diafoirus, certes, mais en face, Ninon ne serait-elle pas une sorte de malade imaginaire, perte de virginité en embuscade, Peau d’âne dans sa tanière avant la venue d’un hypothétique Prince Charmant ? Autant de pistes que Joy Sorman laisse subtilement en pointillés même si son propos a d’abord valeur de roman initiatique, celui d’une jeune fille qui, à l’orée de l’âge adulte, entend se libérer de toute prédestination, qu’elle soit génétique ou familiale. Quitte pour cela à changer de peau.

En attendant, Ninon découvre La Métamorphose de Kafka et s’identifie à son triste héros. On la découvre aussi traversée par les idées du psychanalyste Didier Anzieu qui, dans Le Moi-Peau, expliquait que notre épiderme constituait notre cerveau périphérique: « Ninon, vous êtes un sac de peau mais aussi un livre de peau, un parchemin sur lequel se déchiffre tout ce qui a été vécu »… Sacrée héroïne, cette Ninon ! À la dernière page de ce roman si troublant, on l’a vraiment dans la peau.

Sciences de la vie, Joy Sorman, Le Seuil (En librairie ce 17 août). Coup de projecteur avec l’auteur, sur TSFJAZZ (13h30), lundi 28 août.




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