Conversations avec Monsieur Poutine

Dans cette conversation-fleuve avec Poutine, le réalisateur de JFK emprunte soudainement un affluent révélateur. Sur la Place Rouge, le voilà qui se recueille sur la tombe de John Reed, ce journaliste-scribe de la Révolution bolchévique dont Warren Beatty avait filmé le parcours dans Reds. C’est le seul Américain à être enterré sous les murs du Kremlin. Oliver Stone voudrait être le deuxième…

Un rêve de Panthéon russe comme pour miner encore d’avantage le mémorial yankee. Ce cahier des charges dans tous les sens du terme, l’ex-enfant terrible d’Hollywood le poursuit depuis des années. Fuyant l’esbroufe ambigüe de ses films-culte (Platoon, Wall Street), mimant la radicalité d’un Cimino sans avoir sa griffe mais s’évitant au moins la roublardise où quelqu’un comme Michael Moore a fini par s’enliser, Oliver Stone a trouvé sa raison d’être dans la dénonciation au kärcher des imageries états-uniennes. On se souvient encore de cette sidérante série documentaire, Une autre histoire de l’Amérique, diffusée il y a quelques années.

Une autre histoire de Vladimir Poutine, donc… Diabolisé en Occident depuis ses frasques annexionnistes et ses bombardements sur Alep, le locataire du Kremlin est l’interlocuteur rêvé pour celui qui se fiche éperdument de passer pour l’idiot utile du nouveau nationalisme russe. Stone est cinéaste, pas journaliste. Comme Edern Hallier face à Castro, il veut d’abord faire œuvre avant de faire sens, s’auto-filmant dans des décors variés en access prime time à Poutine, cramponné à une représentation de lui-même qui l’empêche de prêter vraiment attention à certaines énormités professées par son interlocuteur.

Ce dernier investit donc l’essentiel de la mise en scène. Habile, serein, flegmatique, présentant en lieu et place du robot honni l’image d’un sportif amateur de judo et de hockey sur glace, Poutine se permet même le luxe de parler de ses « amis » ou « partenaires » américains. Il n’hésite pas non plus à freiner les ardeurs anti-Maison Blanche de Stone, l’essentiel pour lui étant de placer, et pas toujours à mauvais escient, sa doxa placide de Russe humilié ne cédant pour rien au monde à un quelconque appétit de vengeance.

Le montage de la conversation, avec l’incursion souvent savoureuse de logorrhées anti-Poutine telles que les médias US en sont coutumiers, permet au réalisateur de reprendre la main. Pas au point, cependant, d’éviter de se faire duper par un président russe qui lui vante les opérations de son armée en Syrie via une vidéo sur téléphone portable dont le contenu aurait d’avantage à voir avec les « exploits » des hélicos américains Apache en Afghanistan…  Entre le manipulateur et le manipulé, l’espace est cependant suffisamment large, durée à l’appui, pour faire de ces conversations si atypiques un document historique exceptionnel.

Conversations avec Monsieur Poutine, Oliver Stone (Diffusion sur France 3 les 26, 28 et 29 juin)





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