Visages, villages

Les années filent, les yeux fatiguent. Quand c’est flou, il y a un loup, et peut-être qu’au creux de ses 89 printemps, Agnès Varda pressent déjà la meute. En attendant, le cœur, lui, voit toujours très clair, emmagasinant tout ce qui est poésie, dignité, fantaisie et humanité. Images et rencontres. Visages et villages.

Il faut dire qu’elle s’est trouvée un allié en or, Agnès, un vadrouilleur de première, le jeune photographe JR et son camion-photomaton. Des anonymes entrent à l’arrière, clic-clac, et la photo sort en grande largeur. Elle est plaquée, ensuite, sur des murs ou des façades d’immeubles. Ils en sont esbaudis, ces modèles des quatre coins de l’hexagone, de se retrouver au cœur d’un happening en format géant.

Familles de mineurs, facteur, femmes de dockers… Prolétaires de toutes les provinces, faites-vous tirez le portrait ! La flânerie vaut dés lors manifeste, le hasard des rencontres dessine une ode aux simples gens et un carillonneur dégingandé, à la façon dont il fait sonner ses cloches (à la façon dont tout cela est monté, surtout…), parait tout droit sorti d’un film de Jean Vigo.

Ballade d’instants heureux, poignants, euphorisants, quelquefois en pointillés, notamment quand Agnès et JR se taquinent. Elle est parfois bien entêtée, et lui quelque peu impertinent. Elle voudrait qu’il enlève ses lunettes noires -encore une considération oculaire- comme Jean-Luc Godard faisant autrefois le mariole avec Anna Karina dans un court-métrage de la réalisatrice de Cléo de 5 à 7.

Godard, justement… D’après Olivier Séguret dans Godard Vif, il imagine déjà Varda enterrer tous ses contemporains avant de leur rendre hommage au travers d’un retable-Nouvelle Vague à la Fondation Cartier… Quel farceur, ce Jean-Luc ! Dans le film, Agnès le traque, juste pour lui dire qu’elle l’aime, mais l’autre n’est que malice bougonne et inaccessible étoile, comme Chris Marker dans Les Plages d’Agnès

Il y a des rires, des larmes, et c’est la fin du voyage. On en a savouré chaque séquence. Chaque mot, également, parce que chez Varda (comme chez Chris Marker, d’ailleurs…), le texte est aussi fort que l’image. Et en même temps, l’essentiel est ailleurs. L’essentiel est dans ce qui musarde et vagabonde, dans cette liberté à la faconde artisanale mais tellement oxygénante au regard d’une industrie hexagonale à ce point formatée. D’Agnès Varda, alors, il faut conclure, comme on le faisait autrefois au sujet de Godard, qu’ils sont tous les deux ailleurs, c’est vrai. Ils sont ailleurs, au cœur du cinéma.

Visages, villages, par Agnès Varda et JR (Sortie en salles ce 28 juin). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le même jour (13h30) avec le critique Jean-Michel Frodon.




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