Le Radeau de la Méduse

Cette histoire de chiffre 13, franchement… Alors qu’il avait dépoussiéré Shakespeare avec brio, Thomas Jolly rame autant que ses jeunes personnages dans cette odyssée de canot en mer dont les passagers à peine pubères, rescapés du torpillage d’un navire anglais pendant la guerre, psychotent parce qu’ils sont treize à bord. Plutôt superstitieux, les gamins. L’un d’eux, le plus vulnérable et le plus silencieux, doit être sacrifié.

Le récit date de 1943. Il est signé de l’Allemand Georg Kaiser qui s’est inspiré de faits réels. Force est d’admettre qu’il a bien moins traversé le temps que le célèbre tableau de Géricault dont il reprend le titre. Il est vrai que lorsque des gamins causent entre eux, même dans le registre de la philosophie morale, cela produit des gamineries. Ou alors, paradoxalement, des vieilleries. Dévolue à un tel fardeau, la vaillante promo de l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg aurait pu rêver d’une prose moins poussive.

Pièce d’actualité, nous rétorquera Thomas Jolly, comme si les noyades de migrants en Méditerranée avaient à voir avec la situation de ces cathos en culottes courtes qui, à défaut d’Eldorado, veulent d’abord sauver leur peau. Faute de finesse dans le texte et l’interprétation, il nous est tout aussi difficile de faire la jonction entre la situation décrite par la pièce et l’obscurantisme religieux qui, de nos jours, crée des apprentis djihadistes en puissance.

Aux antipodes de ces lourdeurs, l’art de la scène dont font preuve Thomas Jolly et sa Piccola Familia reste heureusement toujours aussi envoûtant. Aux brumes gothiques de Henry VI et Richard III fait désormais écho ce canot noyé dans le brouillard et pivotant sur lui-même, avec des jeux de lumière et de clair-obscur laissant filtrer par intermittence des visages grimés en blanc. Scénographie à la fois sobre et expressionniste, toute en gestuelle chorale enrobée de cantiques marins. Sur ce point-là, au moins, la référence au tableau de Géricault n’est pas usurpée.

Le Radeau de la Méduse, mise en scène par Thomas Jolly à l’Odéon-Berthier (Jusqu’au 30 juin)




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