Vadim, le plaisir sans remords

Se coltiner sa filmo décatie, son harem majuscule, sa dolce vita d’un autre temps. Exhumant le mythe du réalisateur de Et Dieu créa la femmeClément Ghys, 32 ans, passé de Libé à M, le magazine du Monde, procède avec autant de distance que de sensibilité. Comment trouver le ton juste face à cette branchitude d’avant-hier? C’était quoi ce Saint-Germain-des-Près dont Roger Vadim fut l’éclatant trublion à part « ce fou rire qu’on nous raconte » ? Le fou rire continue. Le jeune auteur imagine son sujet en train de l’observer, post-mortem. « Avec ses yeux doux, il se marre ».

Tout est joyeux, d’ailleurs, ou presque, dans cet itinéraire d’enfant de Russe blanc gâté par les rencontres, à commencer par ce baiser d’enfant, pendant la guerre, avec celle qui ne s’appelait pas encore Anouk Aimée. Le voilà plus tard assistant et coqueluche du réalisateur Marc Allégret , exultant en bande avec Marlon Brando croisé à la terrasse de la Coupole, faisant la bringue avec Kennedy de passage en France avant d’être élu président… « La nuit, des sauvageons, des playboys tarés. Le jour, des hommes plus calmes, mais qui ricanent de la normalité des autres et qui attendent le soir pour que le rire advienne enfin ».

Des femmes viennent lézarder ce Rat Pack sur Seine. Pas n’importe lesquelles, sauf que ce serait un raccourci que d’imaginer Vadim en pygmalion de Bardot, Deneuve ou encore Jane Fonda. De fait, il les a révélées plus que créées. Elles mutaient déjà sous ses yeux. Des fonceuses. Bientôt, il sera largué dans tous les sens du terme. Il gardera quand même le sourire. Il y eut un temps, malgré tout, où il était à la fois mondain et moderne, prônant la libération des corps et fustigeant la France coloniale, décoinçant le cinéma français avec une façon de filmer qui permettra à la Nouvelle Vague « d’embrayer son moteur ».

« Météorologue malin, il saisit le climat », écrit Clément Ghys avant de faire revenir comme un leitmotiv le joli verdict de Godard sur Vadim qu’il est « inutile de féliciter d’être en avance » puisqu’il se contente seulement, contrairement à tous les autres, d’être « à l’heure juste ». Dés le début des sixties, pourtant, et à l’instar de ces romances contrariées, la montre se met à retarder.  Au détour d’une mini-affaire Dreyfus dans le monde 7e art (Jean Aurel, viré comme un malpropre d’un tournage avec Bardot…), la Nouvelle Vague répudie Vadim. Ce dernier passe d’acteur à témoin de son époque, puis de témoin à spectateur. Barbarella ne résiste pas, dans le genre SF, au 2001, Odyssée de l’espace de Kubrick sorti six mois plus tôt. Jane Fonda se politise, Roger Vadim rame après le porno-soft des années 70, le doux sourire d’autrefois vire grivois. Plus tard il tournera des pubs Slim Fast.

De quoi vouloir très vite enclencher le mode replay, B.O. jazz à l’appui:  le Yacht Melody de Paul Misraki dans Et Dieu créa la femme, John Lewis et son Modern Jazz Quartet pour Sait-on jamais, Thelonious Monk dans ces fameuses Liaisons Dangereuses 1960 astucieusement transposées à Megève (même si Gérard Philippe ne fait pas un très bon Valmont…) et dont les bandes studio ressuscitent miraculeusement ces jours-ci… C’est bien lorsqu’il était swing que Vadim nous parle encore.

Roger Vadim, le plaisir sans remords, Clément Ghys (Editions Stock). À suivre sur TSFJAZZ, les Lundis du Duc, ce 12 juin, à 18h, en direct du Duc des Lombards, avec pour invités Clément Ghys, Fred Thomas pour le disque Monk/Les Liaisons Dangereuses ainsi que le critique et homme de radio Thierry Jousse.




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