Rodin

De l’art d’inverser la hiérarchie des matériaux. Avec Rodin, ce n’est plus l’or, le bronze, la pierre, le bois et la terre. Chez le sculpteur, « c’est la terre qui vient en premier ». Les métaux lourds, cela n’a jamais été non plus le credo de Jacques Doillon. Sa terre à lui, c’est l’âme qu’il fouaille dans tous les sens. Couples en crises, gamins en devenir… Avec toujours cette façon de faire advenir l’authenticité en rendant visible le labeur qui la féconde. Si la virtuosité fait écran, c’est fichu.

De cet atelier-cinéma à celui d’Auguste Rodin, le spectateur ne sera guère dépaysé. Saisi au faîte de sa notoriété, le sculpteur reste en avance sur son temps. Plutôt que de représenter Balzac avec plume et encrier, il en fait une force de la nature enrobée dans un contour à la fois informe et puissant qui, selon les mots de Rilke, semblait « préfiguré dans les pierres tombales de peuples archaïques ». À ce côté brut de chair fait écho l’avidité sexuelle de l’artiste.

Camille Claudel est cependant une proie moins malléable. Aux antipodes de la vision hystérisée qu’en avait donnée Adjani il y a 30 ans, Jacques Doillon revisite cette passion entre Rodin et sa sculptrice préférée sans pathos ni boursouflure. Piquante et sensuelle, Izia Higelin campe une Camille qui ne s’en laisse pas compter et que son amant semble autant vouloir respecter que posséder. Le fait qu’elle disparaisse à la moitié du récit marque cependant les limites du film, tout comme l’ellipse brutale sur le début de ses errances.

La prestation de Vincent Lindon reste également en deçà des attentes. C’est qu’on le voit d’avantage, en fait, que son personnage. Et surtout, aucune alchimie particulière -ou alors c’est une alchimie avec sa barbe- ne vient cette fois-ci transcender les potentialités de cet acteur étonnant comme avaient réussi à le faire, en leur temps, Alain Cavalier et Stéphane Brizé.

La projection, dés lors, tend irréversiblement vers la soirée Thema sur Arte. Comme si, près de 25 ans après La Pirate, le cinéaste peinait à retrouver ardeur et vivacité. Autant il excelle à filmer Rodin au travail, malaxant la glaise et habité par son art, autant le moteur parait en panne quand il s’agit de prendre la mesure d’une vie d’homme avec ses prouesses et ses frustrations. Rodin disait qu’il y avait « trop de vie » dans ses sculptures. Peut-être en manque-t-il un peu dans la mise en scène de Jacques Doillon, même si la finesse et la sensibilité qu’on lui connait restent au rendez-vous.

Rodin, Jacques Doillon (Sortie en salles ce mercredi)




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