Les Fantômes d’Ismaël

De quels combats le cinéma d’auteur à la française peut-il encore se prévaloir lorsque l’un de ses principaux chefs de file valide un film mutilé ? Arnaud Desplechin a donc tranché, dans tous les sens du terme. Version longue pour les rares salles qui en font la demande, version courte amputée de 20 minutes à Cannes et dans la plupart des cinémas, de manière à rajouter une séance supplémentaire. S’il y a bien, dès lors, une « hantise » qui traverse Les Fantômes d’Ismaël, c’est celle de l’abdication dans l’exigence de soi.

Trois souvenirs de ma jeunesse, dans sa dégénérescence en bluette adolescente, en avait déjà constitué un indice. Ici, c’est plutôt le nébuleux qui prime. Ismaël, alter ego de l’auteur campé par un Mathieu Amalric de moins en moins surprenant, écrit un film sur son frère (Lou Garrel, comédien passe-partout de tout ce fleure bon le nombrilisme et la préciosité…), agent diplomatique échoué au fin fonds du Tadjikistan. Parallèlement, le voilà revisité par le fantôme de son premier amour -Marion Cotillard- alors qu’il a refait sa vie avec une astrophysicienne campée par Charlotte Gainsbourg.

Le triangle amoureux parvient relativement à tenir debout. Avec roublardise mais efficacité, Depleschin recycle  les gros plans à la Bergman pour arracher à ses deux comédiennes une vérité d’âme qui pourrait être propice à d’avantage d’émotion si le propos était plus aéré, à l’image de cette très belle scène de danse de Cotillard sur le It Ain’t Me Babe de Bob Dylan. Ce segment du film n’en demeure pas moins plombé de courbatures, peinant à réinventer un discours amoureux ou à l’adapter à des personnages qui n’ont plus l’âge de Comment je me suis disputé

Si peu d’énergie finit évidemment par faire chuter l’échafaudage en entier lorsque le propos bascule dans le méta-film. Le personnage de Lou Garrel se met alors à envahir l’écran, Amalric psychote avec lourdeur, Hippolyte Girardot surgit en producteur survolté… Il est aussi question de la peinture de Jackson Pollock et du judaïsme, le tout étant émaillé de références à Joyce, Hitchcock, Lacan et Claude Lanzmann dans une soupe intello-saumâtre où surnagent quelques grumeaux de burlesque.

La faiblesse du texte (« Je n’ai pas envie de me survivre ») contribue à l’échec du film, et si la version courte en accentue l’incohérence et l’abyssal manque de fluidité, c’est bien l’ensemble de l’œuvre qui témoigne désormais de l’asphyxie cinématographique d’Arnaud Desplechin. Nous l’avons bel et bien perdu dans ses propres labyrinthes, ses patchworks ultra-référencés et ses obsessions finalement plus nauséeuses que vertigineuses.

Les Fantômes d’Ismaël, Arnaud Despelchin, ouverture hors-compétition du 70e festival de Cannes. Le film est sorti le 17 mai.




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