André Hodeir, le jazz et son double

Sa malice austère, c’était un paravent. Face aux clichés le concernant (barbant, « européocentré », ne comprenant rien au jazz à force de l’intellectualiser…), André Hodeir avait fini par opposer un sourire pincé emprunt néanmoins d’indulgence envers ceux qui, à sa rencontre, étaient si peu équipés. Je faisais partie de ces intervieweurs amateurs, quelques années avant sa disparition. J’en garde un sentiment de honte mais aussi le souvenir heureux d’avoir perçu l’humanité de ce grand monsieur.

Et voilà que Pierre Fargeton, jeune universitaire passionné, lui consacre un Everest. 772 pages qui ne sauraient effaroucher le lecteur jazzfan, surtout s’il consent à laisser aux alpinistes professionnels le soin d’apprécier le second corpus de l’ouvrage, dévolu à une analyse pointue des partitions « hodeiriennes », pour mieux se concentrer sur la partie strictement biographique. La vie d’André Hodeir devient alors un roman. Celui d’une âme sidérée par Charlie Parker, fricotant dans la foulée avec le gotha du jazz français avant que les paramètres de son époque ne le condamnent à la marginalité.

Au départ, note l’auteur, Hodeir souffre de bilinguisme. Sa mère veut en faire un nouveau Menuhin, mais l’apprenti-violoniste préfère savonner entre swing et musique savante, ce qui ne l’empêche pas d’être à l’affût du be-bop, croisant le fer dans Jazz Hot avec cette « figue moisie » de Panassié . 1954 le décoince. C’est l’année de Hommes et problèmes du jazz, bible quelque peu écornée de l’aveu même d’Hodeir. Il est bien plus fier de son Jazz Groupe de Paris autour duquel vont bientôt graviter des noms comme Bobby Jaspar, Martial Solal (qui signe la préface de l’ouvrage), Daniel Humair et, plus tard, Michel Portal.

Entre-temps, il a craqué pour le solo monkien de Bag’s Groove. Il en a vu aussi l’écho le long de la 6e avenue, à New-York, Monk grillant 17 feux rouges d’affilée avec toujours cinq secondes de retard à chaque feu rouge. Ce degré de synchronisation, c’est du grand art… Quand il s’agit de faire vivre une grande formation permanente, en revanche, plus rien n’est synchrone. Il manque un ONJ à André Hodeir, ses musiciens se dispersent, l’un d’eux, un soir, préfère jouer avec Tino Rossi. L’oeuvre, quant à elle, perdure malgré un déficit sidérant d’enregistrements. On en retient un disque avec Kenny Clarke, des échos de Birth of the Cool de Miles Davis ou encore ce pari de « l’improvisation simulée » propice à d’étonnantes réactivités de textures. Il y aussi cet ovni vocal, Anna Livia Plurabelle, avec une certaine Nicole Croisille.

« Il faut agrandir le jazz pour ne pas avoir à en sortir », écrivait-il… Jusqu’à mordre le trait, parfois. André Hodeir cultive une allergie aux clubs (Mingus aussi, au passage…), il casse Art Tatum et sa tendance à « l’ornementation » avant de lâcher : « Erroll Garner, les Jazz Messengers, Ray Charles. Après ce que Parker et Monk ont donné au jazz, faut-il s’attacher à d’aussi aimables talents ? ». Derrière ces grincements, une obsession. Celle qui vise, selon Pierre Fargeton, à « reconstruire un double du jazz, entièrement reconstitué et en cela plus réel que nature ».

L’arrivée du Free avec lequel André Hodeir n’a finalement rien de commun, à part la volonté de rompre avec la sclérose, précipite malentendus et blessures. Au début des années 70, il jette l’éponge et se réfugie dans la littérature. Une Marseillaise finit tout de même par retentir son honneur. Rien à voir avec sa musique. C’est parce qu’il a fini 3e lors d’un championnat d’Europe seniors de bridge. La malice austère, décidément…

André Hodeir, le jazz et son double-Pierre Fargeton (Éditions Symétrie). Rencontre avec l’auteur dans Deli Express, sur TSFJAZZ, le mercredi 28 juin, entre 12h et 13h.




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