Ces années-là (chroniques cannoises)

Ces projections dès potron-minet, ces délires collectifs parfois bien téléphonés, ces assassinats à l’emporte-pièce… On adore le festival de Cannes, mais à distance. Le Tree of Life de Terrence Malick, par exemple, palme d’or en 2011. Comment l’appréhender à 8h du mat’ après une fiesta bien arrosée alors qu’en 2e séance, le soir même, à Paris, vous en ressortez complètement secoué, regardant votre montre, constatant qu’il est minuit pile. C’est là, dans ce décalage exquis et mystique, que Cannes vous explose vraiment en pleine gueule.

Les insiders réunis dans Ces années-là par les deux pontes de la Croisette, Pierre Lescure et Thierry Frémaux, témoignent évidemment d’un autre ressenti. « Nous avons tous en nous quelque chose du Festival de Cannes, une montée des marches, une larme de joie, un chef d’œuvre inédit, une ovation très longue, une Palme qui tremble », écrit ainsi la prestigieuse vigie du Masque et la Plume Danièle Heymann à-propos de l’édition 1987 que devait ponctuer le point levé de Maurice Pialat lors du sacre tumultueux de Sous le soleil de Satan.

Ils sont en tout 58 critiques, français et étrangers, à raconter une année du festival. Récit indirect jusque, disons, les années 60; vécu intime sur les décennies suivantes. Les meilleurs textes ne sont pas forcément les plus glamours. L’ouvrage, d’ailleurs, ne comporte aucune photo. Sur l’année 1960, par exemple, Jean-Luc Douin va droit à l’essentiel. La Dolce Vita contre L’Avventura. La palme à Fellini, « qui renvoie le réel à ses apparences, son fantastique, sa poésie... », le Prix spécial du jury pour la « conflagration » Antonioni avec sa nouvelle façon de filmer « la fin des sentiments, la rupture du lien social, la pétrification des rapports humains ».

Autre marqueur, l’accueil glacial réservé à La Peau Douce, en 1964. « La chasse au Truffaut est ouverte », écrit Thierry Chèze. Taxé de traître à la Nouvelle-Vague, le réalisateur ne reviendra plus jamais en compétition même s’il a peut-être été consolé sur le moment par ces mots de Jean-Luc Godard: « J’ai  revu ‘La Peau douce’ hier soir sur le grand écran de l’Olympe. Il était encore plus grand que l’écran. »

On attendait le récit de l’an 68. Vu que c’est Éric Neuhoff qui s’y colle, on n’est pas déçu. On partage le trouble de Jean-Pierre Lavoignat lorsque son premier festival, en 1977, voit triompher le bien austère Padre Padrone. Roberto Rossellini, qui présidait le jury, sera emporté par une crise cardiaque alors qu’il rédigeait une note pour défendre le palmarès.  Réécrire sur Cannes, c’est aussi faire preuve d’indulgence, à l’instar de Jean-Marc Lalanne sur l’édition 1983. « Trente ans plus tard, la postérité n’a toujours pas redonné son lustre aux rêveries peinturlurées de cette ‘Lune dans le caniveau’ un peu bringuebalante » , écrit-il à-propos du si beau et décrié film de Jean-Jacques Beineix.

Les scribes du festival entretiennent bien la légende, finalement… Peut-être sont-ils autant essentiels que les films et les stars pour résumer la vitalité cannoise et rappeler, au-delà de l’agitation et de la frivolité ambiantes, à quel point, comme le disait Fellini interviewé par Danièle Heymann, Cannes est le « port naturel où doit accoster un film. »

Ces années-là-70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes (Editions Stock). Coup de projecteur avec Danièle Heymann, mercredi 17 mai, jour d’ouverture de la 70e édition, sur TSFJAZZ (13h30)





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