L’ordre du jour

L’Histoire, décidément, ne sera jamais cette « statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines… » Non, l’Histoire, c’est autre chose pour Éric Vuillard: des visages dans la foule, comme l’avait montré l’été dernier son récit haletant de la prise de la Bastille, mais aussi des masques, de la petitesse et des bouffonneries d’arrière-cuisine.

C’est dans ce registre, à présent, que l’auteur excelle en évoquant la montée du nazisme dans les années 30 et, sous couvert de « politique d’apaisement », toutes les lâchetés en face. Écriture acérée, implacable, culminant avec l’Anschluss et les manœuvres d’Hitler, entre circonvolutions et humiliations, pour transformer une agression en invitation. On oscille entre l’effroi et la farce, notamment lorsque la Wehrmacht, se rêvant déjà en mode Blitzkrieg, se paye la panne du siècle à la frontière autrichienne.

Chapitre après chapitre, un défilé de gugusses… Ces 24 patrons allemands tout décrépis qui financent Hitler (« vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’enfer »…), le président Lebrun qui rend des décrets sur la loterie, sourd au bruit des bottes, ou encore ce repas surréaliste, à Londres, lorsque le Premier ministre, Chamberlain, informé de l’invasion de l’Autriche, n’ose même pas interrompre la logorrhée volontairement niaiseuse de Ribbentrop, lequel vient d’être nommé ministre des Affaires étrangères du Reich…

Saynètes seulement grotesques ? « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petit pas », écrit Eric Vuillard dont la plume bouleverse lorsqu’il évoque ces opposants à l’Anschluss qui se donnent la mort ou encore le journaliste et essayiste juif Günther Anders contraint de gagner sa vie aux Etats-Unis en cirant des bottes nazies dans un magasin des accessoires à Hollywood. Il y avait déjà un magasin des accessoires dans 14 juillet. Les Parisiens s’y ravitaillaient en fausses épées. La réalité dépouillait la fiction. Ici, c’est l’inverse. Avant même la campagne de France, « la guerre est déjà là, sur le rayonnage du spectacle ».

Cauchemars et fictions d’hier, fantômes d’aujourd’hui. Le vieux Gustav Krupp qui versait son obole aux nazis au début du récit, devenu incontinent et gâteux, croit apercevoir dans les ténèbres les cadavres de travailleurs forcés que les SS lui fournissaient pour ses usines. Bayer, Opel, Siemens… Les entreprises ont survécu à leurs mandataires de l’époque. Vous avez dit dédiabolisation ? À l’orée d’un incertain 7 mai, certains ordres du jour procurent toujours les mêmes angoisses.

L’Ordre du jour, Éric Vuillard, Actes-Sud (Sortie le 3 mai). Coup de projecteur avec l’auteur le lundi 15 mai, sur TSFJAZZ, à 13h30




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