La Chose commune

On a connu scène moins guindée que l’Espace Cardin, mais il faut s’y faire. Le Théâtre de la Ville étant en travaux, c’est ici que le dramaturge David Lescot et l’organiste Emmanuel Bex s’attellent à un projet aussi atypique que stimulant: ressusciter la Commune en jazz, nous faire swinguer une bonne fois pour toutes Le Temps des Cerises sans oublier de faire slammer les espoirs enflammés des Parisiens, en mars 1871, quand la France -« celle dont Monsieur Thiers a dit qu’on la fusille », dixit Jean Ferrat- se rêvait déjà « insoumise ».

Croisements de styles, de traditions… Les deux maîtres d’œuvre ont soigné leur line-up: Simon Goubert et ses cymbales alertes, Géraldine Laurent et sa vivacité à l’alto, Élise Caron dont les assomptions vocales ne cesseront jamais de nous hypnotiser ou encore Mike Ladd qui, dans la langue de Shakespeare, rend la Commune si universelle…

David Lescot lui-même est comme un poisson dans l’eau au milieu d’une telle équipe. Son monologue échevelé du 18 mars à Montmartre, mi-témoin mi-acteur de la Commune naissante après le siège de Paris, donne immédiatement son rythme à un spectacle qui a aussi le don de ressusciter de belles figures féminines, à l’instar d’Elizabeth Dmitrieff, cette mystérieuse ambassadrice de Karl Marx auprès des insurgés parisiens.

Il faut les entendre, ces « jazz poets » de La Chose commune, notamment dans un morceau comme Les oeuvresDavid Lescot, avec une sacrée intensité littéraire, ressuscite les doléances de la Commune en duo avec Élise Caron. De quoi apprendre par coeur, lorsqu’on l’entend ainsi scandée, articulée et désarticulée, la première phrase du texte: « Il est juste que la propriété fasse sa part de sacrifices »

Des textes de Paul Verlaine, Louise Michel et Jean-Baptiste Clément précèdent le dénouement tragique. Semaine Sanglante: 23 000 morts. De quoi inspirer nappes lyriques et climats incendiaires à l’Hammond d’Emmanuel Bex. L’organiste au groove rouge peut vraiment être fier de ce beau projet.

La Chose commune, Espace Pierre-Cardin (Théâtre de la Ville) jusqu’au 29 avril. CD Le Triton/L’autre distribution.




Les commentaires sont fermés.