Abécédaire Ella Fitgzerald (1ère partie)

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Ella Fitzgerald, TSFJAZZ diffuse toute cette semaine un abécédaire consacré à cette chanteuse d’exception… En voici la première partie, de la lettre « A » comme  Apollo à « M » comme Marilyn:

A comme Apollo. Elle devait danser au concours de l’Apollo Theater d’Harlem, ce 21 novembre 1934, mais lorsqu’elle devine qu’elle va affronter les Edwards Sisters, deux terreurs de Chicago en mode tap-dance, Ella Fitzgerald opte pour le chant. Elle ne paye pas de mine, pourtant, l’orpheline de 16 ans, avec ses bottes pour hommes, mais dès les premières notes de Judy et The Object of my Affection, futurs succès de la chanteuse Connie Boswell, le charme agit. Ce soir là, Ella remporte le 1er prix, à savoir 25 dollars, mais pas la semaine d’engagement qui va avec. Le gérant de l’Apollo ne la trouvait pas assez clean. Ce n’est qu’au printemps suivant qu’elle est repérée par Chick Webb, qui sera son premier mentor.

B comme BebopMy Baby likes to Be-Bop, chantait-elle en 1948…  Le swing avait son impératrice, le bop aura sa passeuse avec déjà, en octobre 1945, une reprise remarquée du Flying Home de Lionel Hampton. Mais c’est surtout en 1946, au côté de Dizzy Gillespie, qu’Ella Fitzgerald réinvente son tempo en fonction des instruments. En imitant les solos de trompette, elle fait franchir à l’art du scat une étape légendaire synthétisée notamment par ses versions de Oh, Lady Be Good et How High The Moon. Une passion pour le bebop qui ne fut pas seulement d’ordre musical, à l’instar de son union avec le contrebassiste Ray Brown

C comme Cigales. C’est inouï, ce que fait Ella Fitzgerald, ce 29 juillet 1964, au festival d’Antibes-Juan-Les Pins… A la fin du concert qui se tient dans la pinède Gould, le chant des cigales vient perturber un morceau de bossa qu’elle était en train de chanter. Qu’importe ! Tenant à remercier ses nouveaux partenaires, Ella improvise sur le champ, et au gré des bruyants grillons, une Cricket Song passée depuis à la postérité… Au même titre, certainement, que son Mack The Knife donné à Berlin en 1960 lorsque, suite à un trou de mémoire, elle avait alterné scat et paroles improvisées…

D comme Duke.  »Tout le monde t’a adorée, mais personne ne t’a appréciée autant que moi car j’avais la meilleure place »… Quelques mois après ce télégramme du 12 février 1959 que lui a adressé Duke Ellington après un concert, Ella reçoit son premier Grammy Award pour l’album Ella Fitzgerald Sings the Duke Ellington Songbook enregistré deux ans plus tôt sous les auspices de Norman Granz. Il voulait être peintre, elle sera son aquarelle. Il va même jusqu’à lui dédier une suite en quatre mouvements, Portrait of Ella Fitzgerald…  D’autres albums viendront illuminer cette relation exceptionnelle, parmi lesquels deux grands live de l’an 66 à Stockholm et à Juan. À l’enterrement du maître, elle chantera Solitude.

E comme Enfance. Contrairement à Billie HolidayElla Fitzgerald n’a jamais chanté Gloomy Sunday. Son enfance et sa jeunesse sont pourtant jalonnées d’épisodes bien sombres. Son père disparaît trois ans après sa naissance, elle n’a que 14 ans lorsque sa mère succombe à une hémorragie cérébrale et son beau-père aurait abusé d’elle. Pour lui échapper, elle se réfugie chez sa tante avant d’être internée dans une maison de correction à Harlem. Lorsqu’elle s’en échappe, elle n’est plus qu’une SDF s’efforçant de trouver, quand elle le peut, un lit dans des maisons d’amis de passage. Rien à voir avec la gamine délurée au panier jaune de A-Tisket, A Tasket, son premier tube dans l’orchestre de Chick Webb.

F comme Flanagan. D’Oscar Peterson à Joe Pass, en passant par Roy EldridgeElla Fitzgerald a déniché des accompagnateurs en or, à commencer par le pianiste Tommy Flanagan. « Un discret monsieur Wagner de Castafiore », écrira à son propos le journaliste Francis Marmande. Discret mais décisif. C’est à partir de 1963, même s’il l’avait accompagné une première fois à Newport en 1956, que ce natif de Detroit déjà crédité sur deux albums historiques -Saxophone Colossus de Sonny Rollins et Giant Steps de John Coltrane- va mettre son élégance au service de la diva. Une collaboration qui se poursuivra jusqu’en 1978, date à laquelle Flanagan retourne à des configurations plus modestes mais non moins scintillantes, à l’instar de son duo de pianos avec son vieux complice Hank Jones.

G comme Gershwin. De la version boppisante de Oh, Lady Be Good en 1947 au Porgy & Bess qu’elle co-signe avec Louis Armstrong en 1957, Ella Fitzgerald a souvent réservé une place de choix à George Gershwin dans sa dette immémoriale au grand Song Book américain. Deux autres disques aux tonalités très marquées vont en témoigner: Ella Sings Gerswhin, en 1950, où la voix à nu de la chanteuse est uniquement accompagnée par le pianiste Ellis Larkins, et le monumental Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Songbook de 1959 où, la quarantaine triomphante, elle fait véritablement office de cantatrice dans l’écrin doré conçu par Nelson Riddle tandis que le peintre Bernard Buffet signe la pochette du disque. Le titre But Not for Me vaudra à Ella le Grammy de la meilleure performance vocale féminine.

H comme How High the Moon. C’est l’hymne d’Ella, ce standard de Morgan Lewis créé à Broadway en 1940 et dont Benny Goodman fut le premier à pressentir le potentiel jazzistique… How High the Moon, elle en donnera au moins une quinzaine de versions à commencer par celle du Carnegie Hall, le 29 septembre 1947, avec l’orchestre de Dizzy Gillespie. On est en pleine ruée bop, Charlie Parker s’est lui aussi jeté sur les accords de How High the Moon pour arranger son fameux Ornithology, mais c’est Ella Fitzgerald qui scatte et tourbillonne avec le plus d’imprévisibilité dans ce thème. Jusqu’au live historique de sa quarantaine rugissante, à Berlin, en 1960… Cet aigu de folie, à la fin… Le sommet absolu.

I comme Ink Spots. En 1943, Ella Fitzgerald est au creux de la vague, l’après-Chick Webb se passe mal, et en plus, les musiciens du pays sont en grève. C’est alors que son label, Decca, décide de l’associer à un groupe vocal en pleine ascension, The Ink Spots, tout en obtenant des syndicats une autorisation express permettant de retourner en studio. Résultat: un hit d’enfer, Cow Cow Boogie, avec son thème western et son rythme boogie. De quoi revitaliser dans la presse l’image d’une Ella Fitzgerald pleine de gaieté et pas prétentieuse pour un sou. Martin Scorsese reprendra ce morceau dans deux de ses films: Raging Bull et Aviator

J comme Joute. La joute comme déclinaison du jazz. Celle qui oppose Ella Fitzgerald à Billie Holiday ce 16 janvier 1938 au Savoy Ballroom est restée gravée dans les annales d’Harlem. Chacune a son orchestre: Chick Webb pour Ella, Count Basie pour BillieWebb joue à domicile. Le Savoy, c’est son QG. Les big bands chauffent la salle.  »Un feu d’artifice de cuivres et de roulements de batterie », écrit le journaliste Philippe Broussard avant d’évoquer l’arrivée des amazones. Ella est rieuse, toute de blanc vêtue. Elle chante Bei Mir Bist Du ShoenBillie Holiday sourit moins, préfère le bleu au blanc et s’empare du My Man de Mistinguett. La revue Downbeat désignera comme vainqueur l’orchestre-maison. Les amoureux de Billie Holiday auraient pourtant juré du contraire.

K comme Kilos. Toute maigrichonne à 15 ans, un mois de repos et de cure lui fait perdre 17 kilos au printemps 1957. Ainsi Ella Fitzgerald doit-elle composer avec ses régimes jamais suivis et sa boulimie de scènes et de studios. « J’ai pris partie de ce grand poids, dira-t-elle un jour, j’ai l’impression qu’ainsi, les gens me voient plus facilement ». À ses débuts, paraît-il, Chick Webb et sa femme lui apprennent à se pomponner. Mais Ella est déjà ailleurs, prodiguant de nouvelles rondeurs à ce naturel et à cette disponibilité qui ont tant fait craquer son public.  « C’est musicalement qu’elle a ses élégances », écrira pour sa part Alain Gerber. Du coup, ajoute-t-il, « la brave dame qu’on croise chez le crémier se retrouve anoblie par sa voix ».

L comme Louis Armstrong. Ella Fitzgerald a enregistré dans les années 50 trois albums avec Louis ArmstrongElla & Louis, Ella & Louis again et Porgy & Bess. La voix pure de la chanteuse, le timbre rauque de Satchmo, l’amitié mais aussi le sentiment de vénération d’Ella pour Armstrong… Autant d’éléments qui ont contribué à la légende. Ces deux là s’étaient déjà rencontrés en 1946 sur deux titres, parmi lesquels You Won’t Be Satisfied. C’est le manager d’Ella, Norman Granz, qui engagera Armstrong à jouer les prolongations, le mettant par la même occasion en contact, pour la première fois, avec une nouvelle génération de musiciens à travers le pianiste Oscar Peterson, dont le rôle fut décisif dans l’album Ella & Louis.

M comme Marilyn. C’est l’une des rencontres les moins attendues dans le parcours d’Ella FitzgeraldMarilyn Monroe aura en effet été l’une des grandes fans de la chanteuse. Lorsque Marilyn prend des cours des chant, c’est l’enregistrement d’Ella en duo avec le pianiste Ellis Larkins sur Oh, Lady Be Good qui lui sert de modèle. Et lorsque Ella Fitzgerald, parce qu’elle est Noire, se voit refuser la scène du Mocambo, c’est Marilyn qui intervient directement, appelant le patron du club de Los Angeles et promettant d’être chaque soir au premier rang pour applaudir Ella… Un geste que la chanteuse n’a jamais oublié.




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