I Am Not Your Negro

Cette indéniable prestance quand le corps est tout maigrichon, ce regard exorbité recelant on ne sait quelle insondable tristesse, ce phrasé legato oscillant entre tendresse, ironie et rage… Qui connait encore James Baldwin, ce Frantz Fanon des droits civiques disparu il y a 30 ans ?

Et voilà qu’un Haïtien ayant grandi au Congo lui consacre un mémorial à haute intensité filmique, faisant résonner cette voix d’outre-tombe dans un documentaire-manifeste dont les collisions d’images et d’époques rappellent inévitablement un certain Chris Marker. Avec Raoul Peck, effectivement, le fond de l’air est noir.

Tout part d’un requiem inachevé. En 1979, Baldwin entame un essai consacré à Malcolm X, Martin Luther King ainsi qu’à une troisième figure moins connue de la cause africaine-américaine, Medgar Evers, assassiné lui aussi avant 40 ans. Ce livre, l’écrivain veut également en faire un réquisitoire définitif contre l’oppression de son peuple, mais il n’ira pas plus loin que la trentième page.

I Am Not Your Negro reprend le flambeau là où Baldwin s’est arrêté, puisant à cette source mais remontant aussi d’autres courants. Ce qui ruisselle dés lors à l’écran au travers d’archives rares, c’est à la fois l’Amérique ségréguée et le mordant inouï, façon médecin-légiste, de Baldwin à partir du moment où il décide, après un exil à Paris, de revenir dans son pays suite aux événements de Little Rock en 1957. Le « nègre » est une invention de l’Américain blanc aliéné et perturbé psychologiquement, nous dit l’écrivain, apparemment fin lecteur de Sartre et de ses Réflexions sur la question juive.

Aliénation à laquelle fait écho un certain cinéma américain: John Wayne pourchassant les Indiens (jusqu’à ce que le jeune Baldwin découvre que l’Indien, c’est lui !), Sidney Poitier incarnant le Noir « acceptable » aux yeux des Blancs, l’innocence sirupeuse d’une Doris Day que le montage confronte à la profondeur de Ray Charles… Une longue chaîne, d’un siècle à l’autre. Montgomery, mais aussi Ferguson et Baltimore. La case de l’oncle Tom, mais aussi un extrait d’Elephant, de Gus Van Sant, la question du port d’armes étant inséparable de tout un passé racial.

Certains reprocheront peut-être à Raoul Peck de minorer l’homosexualité de James Baldwin qui rendait notamment impossible toute jonction avec les Black Panthers. Il y aurait tant à dire également sur la sensibilité jazz de cet écrivain dont Nina Simone, entre autres, devait profondément s’imprégner. Il faut bien admettre, en même temps, que la construction dramatique de I Am Not Your Negro et sa frénésie intrinsèque, avec en renfort la narration pénétrante de Samuel L. Jackson (Joey Starr dans la version française…), touchent en plein cœur. James Baldwin nous est enfin rendu, sans filtre. Nous en aurons longuement besoin.

I Am Not Your Négro, Raoul Peck, nommé à l’Oscar du meilleur documentaire. Diffusion sur Arte mardi prochain en première partie de soirée. Sortie en salles le 10 mai. Le réalisateur sera prochainement l’invité des Lundis du Duc, sur TSFJAZZ.




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