Rusty James

Un pur joyau crépusculaire, ce film de Coppola. Un étalon-or, également, dans ces années 80 qui tentaient, à travers des œuvres comme La Lune dans le caniveau ou encore Boy Meets Girl, de rallumer les derniers feux de l’expressionnisme face à l’affadissement d’une certaine veine narrative. La vogue du vidéo-clip magnétisait encore d’avantage, à l’époque, un tel parti-pris dont la relecture nous coupe en deux: côté pile, une fascination intacte. Côté face, le sentiment d’avoir pris un sacré coup de vieux.

Une autre génération -celle des Kéchiche, Dumont et autres Arnaud Desplechin- a su, depuis, remettre de l’épaisseur dans sa façon de raconter l’époque même si les derniers opus de ces trois cinéastes ont déçu. Rusty James procède, dés lors, d’un tout autre envoûtement. Celui que génèrent ces œuvres-fantômes d’un autre temps dans lesquelles un synopsis sciemment rachitique donne d’autant plus d’espace à l’élaboration d’un univers en trompe-l’œil. Des nuages qui bougent à toute allure, une horloge sans aiguilles… Dans le laboratoire de Coppola, observait Serge Daney« Le monde, au fond, n’existe presque pas. Le cinéaste n’en triture la matière que pour récupérer un peu de son âme ».

Triturer, diffracter… L’effort se paye au prix fort. Tout le monde est exténué dans ce film, à commencer par Coppola lui-même, contraint, après l’échec de Coup de cœur, de vendre les studios Zoetrope, sanctuaire de son cinéma électronique. Le personnage principal, ensuite, jeune voyou en quête de bastons viriles mais auquel ses potes n’accordent guère de crédibilité. Et que dire de son grand frère, chef de bande mieux étoffé à première vue mais qui lui aussi est revenu de tout. Ainsi font écho aux grimaces de Matt Dillon (qui ont mal vieilli…) le sourire d’ange suicidaire et le timbre mezzo voce de Mickey Rourke.

Ce lyrisme de la lassitude, cet appel désespéré aux mythologies passées (Dennis Hopper en père destroy) ou extra-cinématographiques (Tom Waits en barman philosophe) pour tenter d’adoucir la noirceur du propos, cette érotisation pas très éloignée de l’impuissance dans la relation avec le personnage de Diane Lane ou encore ces percussions hypnotiques de Stewart Copeland qui tournent en boucle sur elles-mêmes avec ce bruit incessant du marteau-pilon brisant tout espoir…  La chorégraphie funèbre est de haute volée.

Sans oublier ce noir et blanc ciselé qui absorbe la seule incrustation colorée que s’autorise Coppola, ce fameux rumble fish qui se bat contre son semblable et se cogne aux parois de son aquarium sitôt qu’il aperçoit son reflet. Une rivière en guise de suaire, un océan comme ultime échappatoire… On ne refera plus Rusty James.

Rusty James, Francis Ford Coppola (1984). Sortie en DVD chez Wild Side Vidéo.




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