Abécédaire Ella Fitzgerald (2ème partie)

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Ella Fitzgerald, TSFJAZZ diffuse toute cette semaine un abécédaire consacré à cette chanteuse d’exception… En voici la seconde partie, de la lettre « N » comme  Norman Granz à « Z » comme Zen.

N comme Norman Granz. Organisateur de concert, agent et producteur blanc farouchement engagé contre le racisme, Norman Granz aura été, après Chick Webb, le 2e pygmalion d’Ella Fitzgerald. Présentée au producteur par son mari de l’époque, le contrebassiste Ray Brown, la chanteuse brille tout d’abord sur le mode All Stars au sein du JATP, les tournées Jazz at the Philharmonic de Norman Granz. Et quand ce dernier décide, en 1956, de créer le label Verve, c’est naturellement Ella Fitzgerald qui en devient l’icône alors que son contrat avec Decca Records était quelque peu erratique, aussi bien sur le plan artistique qu’au niveau pécunier. La suite, ce sera les fameux Songbooks dédiés aux compositeurs de Broadway, les duos d’anthologie avec Louis Armstrong et Duke Ellington ou encore, dans les années 70, l’épopée du label Pablo dont Oscar Peterson, avec lequel Ella s’entendait à merveille, fut l’autre artiste-phare.

O comme Obsèques. Baltimore, juin 1939. Chick Webb avait 34 ans. Aux obsèques de celui qui ne fut pas seulement le premier employeur d’Ella mais aussi son orfèvre et son père adoptif, elle chante My Buddy puis éclate en sanglots. Quatre ans plus tôt, le bossu tuberculeux lui avait offert sa première robe de scène, et ensuite son premier tube, Mister Paganini. C’était la grande époque du Savoy Ballroom, à Harlem. Le chef d’orchestre et batteur faisait alors rayonner son swing, offrant ce que le poète Jacques Réda appellera un « bondissant cortège à cette voix alors fraîche comme la jonquille, et qui gardera dans le cycle de ses saisons quelque chose de la force ingénue des premiers commencements ».

P comme Pablo. 1973 marque le grand retour de Norman Granz à la production avec la création du label Pablo Records. Pablo en référence à Picasso. Ella Fitzgerald sera évidemment de l’aventure. 34 disques au total, parmi lesquels une belle rencontre avec Oscar Peterson, des retrouvailles avec son ancien mari, Ray Brown, et surtout la rencontre inoubliable avec le guitariste Joe Pass, un mélodiste hors-temps surnommé, au travers de son art du solo, le Art Tatum de la guitare… À ses côtés, Ella Fitzgerald développera encore d’avantage une capacité d’écoute qui a toujours été l’un de ses meilleurs atouts.

Q comme Quintessence. Boris Vian est l’un des premiers à lâcher le mot « quintessence » au sujet d’Ella Fitzgerald. « Quelque soit la chanson qu’elle interprète, écrit-il, sitôt que cela passe par ses cordes vocales, cela devient de la quintessence de jazz; il n’est rien de plus dansant, rien de plus plaisant, rien de plus excitant ». Quintessence, effectivement, de tout ce  qu’une chanteuse de jazz se doit de posséder. Tour à tour surnommée First Lady of Swing, puis First Lady of Song, Ella Fitzgerald conjugue la clarté du timbre pour mieux ensuite le moduler, puissance et virtuosité rythmiques, vitalité et art de la nuance… Dans son Odyssée du Jazz, Noël Balen évoquera, pour sa part, « l’éclat du cristal ».

R comme Ray Brown. De ses trois mariages, le seul qui compte à ses yeux, c’est ce jeune contrebassiste qu’elle rencontre dans l’orchestre de Dizzy Gillespie. Ray Brown a 20 ans, Ella en a 28 ans. « C’était un beau mariage, dira Ella Fitzgerald, mais c’est difficile d’avoir une vie conjugale harmonieuse quand on est toujours sur la route ». Ray Brown n’a pas le temps, il s’apprête à intégrer le trio d’Oscar Peterson. Ella n’a pas le temps.  Pas même d’être enceinte. Elle préfère adopter un enfant. Le mariage a lieu en décembre 1947, le divorce en juin 1953. Au final, la chanteuse s’est résolue, comme l’a écrit Francis Marmande, à « mettre dans son chant tout l’art amoureux qu’elle eut cent fois préféré glisser dans sa vie ».

S comme Scat. Des mots qui deviennent des syllabes, ou alors des onomatopées de pure fantaisie… Le Scat comme outil de transgression. En découvrant, au côté de Dizzy Gillespie, comment sa voix peut se fondre dans le jeu des cuivres et devenir un instrument à part entière, Ella Fitzgerald ne prolonge pas seulement la géniale invention d’Armstrong. Il s’agit d’abord pour elle de ne plus être une simple diseuse et de se libérer de la contrainte des mots en jonglant avec, en les « concassant » comme l’écrit l’un de ses biographes, Alain Lacombe, jusqu’à les vider de tout sens repérable pour mieux épouser le vrai rythme du vrai jazz. Ou alors pour en prolonger l’inépuisable liberté.

T comme Toile. Pablo Picasso aurait pu signer une belle toile d’Ella Fitzgerald… si elle avait daigné le rencontrer. L’occasion, à vrai dire, s’est présentée en 1970 lorsque, de passage à Juan, la chanteuse se voit proposée par son manager, Norman Granz, de partager le thé avec le maître du cubisme. Mais Ella refuse. « J’ai autre chose à faire, je doit repriser mes bas, et puis je dois faire de la couture, je ne peux pas me libérer »… Lorsqu’on lui rapporte cette réponse qui ne pêche guère par flagornerie, Picasso part dans un énorme éclat de rire…  À défaut de toile, il signera tout de même un dessin représentant la chanteuse.

U comme USA. Ella Fitzgerald symbole des Etats-Unis d’Amérique ? Elle aura en tous cas été célébrée par de nombreux présidents, depuis cette soirée du Madison Square Garden de mai 1962 où elle tient elle aussi à souhaiter un bon anniversaire à JFK (même si Marilyn lui vole la vedette…) jusqu’à la Médaille présidentielle de la liberté, la plus haute distinction civile aux Etats-Unis, qui lui est attribuée par George Bush père en 1992. Autre passion typiquement américaine chez Ella: le base-ball ! Elle collectionnait d’ailleurs les autographes des joueurs évoluant dans des équipes comme the Los Angeles Dodgers ou encore the San Francisco Giants.

V comme Vaughan. Elle aussi, elle remporte un concours de chant à l’Apollo Theater, en avril 1943,  et Ella Fitzgerald est l’une des premières à la féliciter. Sarah Vaughan sur les traces de son aînée… Tout comme Ella, elle va elle aussi rencontrer la crème du bebop, notamment dans l’orchestre de Billy Eckstine. Pour le reste, le style diffère. Le swing d’Ella Fitzgerald est résolument alerte, printanier, gorgé de vivacité, emportant paroles et musiques. Celui de Sarah Vaughan est d’avantage instrumental. D’après la chanteuse Sara Lazarus, son scat est moins articulé que celui d’Ella mais le son qu’elle produit est plus ouvert. Au final, deux Jazz Ladies incontournables formant, avec Billie Holiday, ce qu’il est convenu d’appeler la « sainte trinité » du jazz vocal féminin.

W comme What’s Going On. Parfois mise en cause pour la légèreté de certaines de ses chansons, Ella Fitzgerald ne va pas hésiter pourtant à reprendre, au début des années 70, le fameux manifeste de Marvin Gay, What’s Going On, dans lequel le chanteur-star de la Motown évoque la crise morale que traverse la société américaine sur fond de guerre de Vietnam. Ce morceau, dans lequel elle est entourée par l’orchestre de Count Basie, figure en bonne place dans l’album live Jazz at Santa Monica Civic’ 72 dont le succès-surprise incite le manager de la chanteuse, Norman Granz, à fonder le label Pablo Records. La chanteuse donnera une autre version de What’s Going On au Carnegie Hall, en 1973, dans le cadre du Newport Jazz Festival.

X comme Malcolm X. Qu’une chanteuse comme Ella Fitzgerald figure dans la B.O. de Malcolm X peut surprendre à-priori. Dans le film de Spike Lee, on l’entend chanter Azure de Duke Ellington. Curieux décalage entre un titre aussi élégiaque et un film aussi militant. Le racisme, la chanteuse en a pourtant souvent fait les frais, notamment à Houston, au Texas, en 1955. Norman Granz, son manager, venait de décoller lui-même dans la salle de concert les étiquettes des sièges séparant Blancs et Noir. Ce qui n’empêche pas plus tard la police d’embarquer Ella, Dizzy Gillespie, Illinois Jacquet et d’autres musiciens sous prétexte qu’ils jouaient une partie de dés dans la loge de Dizzy, ce qui était interdit à l’époque. Norman Granz les fera libérer sous caution.

Y comme Yonkers. Bien qu’elle soit née en Virginie, c’est dans le quartier italien de Yonkers, au nord du Bronx, qu’Ella Fitzgerald a grandi. Enfance et jeunesse précaires. Elle gagne quelques cents en jouant des claquettes. Plus tard, la voici prise dans l’engrenage des loteries clandestines, faisant le guet derrière la fenêtre d’un bordel où ont lieu ces loteries et prévenant les joueurs dés que surgit une voiture de police. Le soir, à la radio, elle écoute les sons de Harlem. Bientôt, elle franchira le Rubicon.

Z comme Zen. Elle ne fume pas, elle ne boit pas, elle ne se drogue pas. Même à son zénith, Ella Fitzgerald est résolument zen. Ou en tout cas elle fait semblant de l’être. Sur scène, elle donne tout. En dehors, elle reste indéchiffrable, masquant ses fêlures, exposant une surface polie qui a parfois irrité ceux qui ne juraient que par les bleus à l’âme plus ou moins exhibés de Billie Holiday. Toute en pudeur et en modestie, hermétique au strass et paillettes, sereine jusqu’à la dernière note, Ella Fitzgerald s’éteint le 15 juin 1996 à Beverley Hills. Elle avait 79 ans.




Les commentaires sont fermés.