Pierre Bouteiller ou le grand swing incarné…

Avec Pierre Bouteiller, il y avait d’abord ce jeu exquis du vouvoiement alors que la proximité professionnelle, dans une équipe, implique le tutoiement. C’était ma manière de l’aimer, cette mondanité intemporelle, ce vouvoiement auquel il répliquait lui aussi à la deuxième personne du pluriel. Je trouvais cela toujours émouvant.

Comme je trouvais formidable son humilité et ses marques de respect avec une équipe aussi jeune que TSFJAZZ alors qu’on savait d’où il venait, on savait à quel point c’était une légende de la radio et du service public, au côté d’un José Arthur ou d’un  Jean-Christophe Averty avec lesquels il doit sûrement échanger, tout là-haut, au panthéon des ondes, quelques unes de ces contrepèteries célestes dont il avait le secret.

D’autres souvenirs encore… Ce dialogue si ému avec Michel Legrand, en direct dans nos studios, alors que nous venions d’apprendre la disparition d’Oscar Peterson qui était l’un des musiciens de jazz qu’il aimait le plus… Cette soirée surréaliste You & The Night & The Music, à l’Olympia où il avait exceptionnellement remplacé Laure Albernhe au côté de Sébastien Vidal, avec une façon de présenter la soirée limite néo-punk, tout en esprit farce et en espièglerie détachée, comme pour mieux se moquer des « Monsieur Loyal » lisses et œcuméniques…

Le reste appartient à sa légende: la liberté de ton, l’ironie, la causticité, la détestation de tout ce qui est fade, conformiste, de tout ce qui se prend au sérieux… Pas étonnant que Jean-François Bizot ait réussi à faire la jonction avec lui, en 2006, alors que Radio-France venait de le mettre à la retraite avec une inélégance rare.

Ce fut neuf années de jubilation permanente (dont un septennat entier en matinale) avec Si Bémol et Fadaises et le « Bonjour ! » si addictif de Pierre Bouteiller posé sur le générique du fameux Girl Talk associé à Neal Hefti, des thématiques toujours surprenantes, des trésors oubliés, et puis aussi le culte des « agents doubles » croisant jazz et classique, sans omettre celles et ceux qu’il admirait: Dave Brubeck et Art Tatum, Juliette Gréco et Stéphane Grappelli.

Il avait également une maîtrise de la langue qui n’entamait en rien la complicité qu’il parvenait à nouer avec ses interlocuteurs et ses auditeurs. Et puis aussi ces moments troublants où sa grande classe et son grand swing incarnés filaient vers on ne sait quel jardin secret. Tout seul dans le studio après l’émission, il pianotait alors quelques airs connus, semblant se siffloter à lui-même une certaine mélancolie. Only the Lonely, comme le chantait son idole, Frank Sinatra.

Pierre Bouteiller (22 décembre 1934-10 mars 2017)




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