La Règle du jeu à la Comédie-Française…

Stand-up, vidéo et karaoké. À la Comédie-Française, une activiste de la scène brésilienne transforme La Règle du jeu en mélasse du grand n’importe quoi. Tout, pourtant, était grâce et drame dans le film de Jean Renoir, les masques tombaient comme lapins et perdrix à la chasse, la caméra virevoltait entre lutte des classes et loterie des cœurs brisés, les jeux de l’amour et du hasard précédaient le cataclysme de l’an 40. « Le drame, dans ce monde, c’est que chacun a ses raisons », lâchait cet ours d’Octave, joué par Renoir lui-même, à son ami aviateur bientôt cloué au sol…

Pour comprendre les raisons de Christiane Jatahy, en revanche, il y a du boulot ! Qu’a-t-elle eu besoin d’abîmer le pedigree de personnages aussi universels ? L’aviateur s’est transformé en navigateur sauvant des migrants en Méditerranée, la femme aimée n’est plus autrichienne mais d’origine arabe et Schumacher, le garde-chasse de la propriété, s’est reconverti en vigile africain. Renoir reformaté en prophète du vivre-ensemble ? Notre camarade brésilienne, à vrai dire, ne prend guère le temps de faire résonner sa réécriture de CV tant l’obnubilent d’autres transgressions.

Vidéo à l’appui, la voici transposant l’hôtel particulier du film dans le hall de la salle Richelieu. Dispositif pertinent, sauf que 30 minutes de film avant la levée de rideau à proprement parler, c’est long. L’accablement survient avec les séquences -ou plutôt les sketches- de plateau. Ce n’est plus une pièce mais un show invertébré, avec en renfort un personnage de folle aussi envahissant sur scène qu’anecdotique dans le film de Renoir. À deux reprises, la troupe entonne le For Me Formidable d’Aznavour tandis que le public est invité à chanter sur Paroles, Paroles de Dalida (!!!). Un drone passe, les temps morts pullulent, les traits d’humour relèvent du sous-Feydeau tandis que les face-à-face les plus poignants du film restent cantonnés à l’espace vidéo.

Colère, tristesse et nostalgie d’une époque où la puissance d’un texte ou d’un récit, conjuguée avec la présence charnelle d’une troupe, n’était pas encore encombrée et parasitée par une forêt d’écrans et de micros HF… La Comédie-Française, plutôt que d’être le lieu de résistance à cette bobocratie rampante, a choisi sous la direction d’Éric Ruf d’en être la succursale, jouant encore d’avantage l’épate après les bacchanales branchées des Damnés et croyant ainsi conjurer les fins de non-recevoir que lui ont réservées autrefois de prestigieux metteurs en scène.

La salle Richelieu croit-elle, dés lors, se dépoussiérer avec les « brésilianades » d’une artiste en vogue délestée de la sensuelle authenticité propre à son pays ? Tristes tropiques, en vérité, quand, par la disgrâce d’une insipide soirée, Renoir et Molière n’ont vraiment plus le cœur à danser la samba.

La Règle du Jeu, Christiane Jatahy, à la Comédie-Française (Jusqu’au 15 juin)




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