Loving

Le moineau ne partage pas son nid avec le rouge-gorge, proclamaient les chantres de la Ségrégation. Ce sont donc bien deux oiseaux rares qui, dans Loving, essaient de déployer leurs ailes. Jusqu’au moment où des flics débarquent  chez eux, en pleine nuit, parce qu’une Noire mariée à un Blanc, ça relève, paraît-il, de l’hérésie raciale ou alors ornithologique, on ne sait plus trop. Il est pourtant tout sauf volatil, cet amour qui unit Mildred et Richard Loving au fin fond de la Virginie de l’an 1958.

Lorsque la caméra de Jeff Nichols les surprend, les Loving qui portent si bien leur nom en sont encore à rêver d’une maison bâtie en plein champ pour leur premier enfant. Vivre ainsi d’amour et de briques au sein d’un prolétariat rural naturellement métissé, il n’y a rien de plus normal. C’est le racisme qui est anormal, ce racisme que l’auteur de Take Shelter et Midnight Special transforme en nouveau cauchemar SF, renouvelant le regard sur un thème maintes fois traité et s’épargnant, surtout, une forme de m’as-tu-vu dont on a pu autrefois lui faire grief.

Car tout, ici, est simple, poignant, lumineux. Alors même que ce combat véridique s’est terminé devant la Cour Suprême, Jeff Nichols évite la moindre lourdeur procédurale. Il n’est guère plus enclin aux effusions lyriques, ce qui n’enlève rien à la sensualité des voix, des regards… Un couple vibre à l’écran, avec ce mix de désarroi et de lassitude qui le taraude face à l’hydre raciste, qui pourrait éventuellement le faire vaciller, qui le transforme peu à peu: elle, prenant de l’assurance; lui, calfeutré dans ses inquiétudes.

Les Loving vont finalement le gagner, ce combat. Avec leurs avocats initiés à la société du spectacle mais fort efficaces. Avec aussi cette fameuse photo à la Une de Life le représentant, lui, rieur, allongé sur les genoux de sa femme devant la télé. Photo prise à l’insu du couple et aussi presque à l’insu, pourrait-on dire, du photographe lui-même qui oublie, justement, son statut de photographe, préférant s’abandonner à un moment d’empathie à l’issue d’une soirée conviviale et arrosée.

Mise en scène prodigieuse, alternant cadrages anxiogènes et lumières édéniques, sauf lorsque les Loving sont forcés d’habiter en ville (le fameux No Future citadin propre aux personnages de Nichols). Il ne reste plus qu’à porter ce récit vers des sommets de retenue, de pureté et d’émotion, notamment grâce aux deux interprètes principaux. Lui est Australien et s’appelle Joel Edgerton. À ses côtés, Ruth Negga, une Irlando-Éthiopienne. Les moineaux et les rouges-gorges, décidément…

Loving, Jeff Nichols, festival de Cannes 2016, sortie en salles ce 15 février. Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le même jour, avec Frédéric Mercier, critique à la revue Transfuge (13h30)




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