Baïkal-Amour

Il se souvient du vent tiède de St-Pétersbourg faisant voler les robes légères des filles. Maintenant, c’est « l’aube sale, jaunâtre » de Krasnoiarsk. Pas très exotique, à-priori, le voyage en Sibérie d’Olivier Rolin. Si encore il empruntait le mythique Transsibérien ! Eh bien non. Ce sera le BAM au sigle si peu romantique -comprenez le Baïkal Amour Magistral (là, on est vraiment dans le ronflant…)- situé plus au nord et donc moins dangereusement proche de la Chine.

Direction le détroit de Tartarie après avoir franchi le fleuve Amour. Derrière, c’est l’île de Sakhaline dont Tchekhov avait chroniqué le bagne. La trajectoire a sa logique. Comme le dit crûment l’une des personnes rencontrées au cours de ce périple de 5000 km, le BAM a été construit sur des ossements. Ceux des déportés-esclaves, des Zeks, ce peuple oublié du Goulag. Chantier par à-coups que Staline lance en 1934, gelé pendant la guerre, puis relancé de façon sporadique avant de mobiliser au tournant des années 70 et 80 les jeunesses communistes-les komsomols. Pour la dernière fois, note l’auteur, on « construit le socialisme ». Ça tombe bien, ajoute-t-il entre parenthèses, il n’en a plus pour très longtemps.

Le carnet de voyage se compose ainsi de plusieurs strates: griseries transsibériennes (« La taïga, ce continent d’arbres »), paysages en déréliction, cités-fantômes. « Ville, c’est un grand mot: cinq rues parallèles, quelques perpendiculaires »… Et puis il y a la strate souterraine, la Terreur d’autrefois toujours inscrite, selon Olivier Rolin, dans le paysage industriel, urbain, voire même naturel. Présence sous-jacente des camps, des fosses communes, « la géographie y est toute intriquée d’Histoire » même si sa face noire y est si peu commémorée, à l’instar d’un petit monument ici ou là sous un sapin solitaire.

L’auteur, on le sait, a déjà flâné dans ces endroits dont il maîtrise toute la résonance politique. Une familiarité précieuse, surtout quand elle donne son amplitude à l’âme du peuple russe et à son hospitalité légendaire. Sans ressentir le moins du monde une quelconque sympathie pour le nouveau maître du Kremlin, Olivier Rolin rappelle qu’ici, patriotisme ne rime pas vraiment avec nationalisme et qu’il faut entendre la misère désenchantée d’un peuple tourneboulé par tout ce qui s’est effondré avec la fin de l’URSS. Comment comprendre, sinon, un tel dont le grand-père a été fusillé pendant les purges et qui réclame un nouveau Staline ?

La griserie cède alors à l’intranquillité. Mais n’est-ce pas là le but ultime de l’écrivain-voyageur qui, au cours de son périple, se surprend à trouver bien vieillot Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier dont il s’est procuré une version franco-russe ? Aucune tentation de Venise, aucun fantôme littéraire à la rescousse dans ce rail-movie en désert glacé où « tout fuit, tout glisse », à la recherche de ce qui ressemble fort à une partie perdue de soi-même.

Baïkal-Amour, Olivier Rolin (Éditions Paulsen). Coup de projecteur avec l’auteur, mercredi 8 février, sur TSFJAZZ (13h30)




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