Moonlight

Un Noir à trois âges de sa vie: Little, Chiron, Black. Un destin? Non, une sonate, une fugue en afro majeur… Avec Moonlight, candidat évident pour Oscars mal blanchis (oseront-ils couronner à la place l’édulcorant La La Land?), Barry Jenkins s’impose comme le nouveau Spike Lee du cinéma africain-américain, avec en bonus une pudeur, une finesse et une ciselure de récit qui transcendent amplement la pièce dont le film est adapté.

Little, c’est Chiron enfant, délaissé par sa toxico de mère dans un ghetto de Miami. D’autres gosses lui courent après, le traitent de tapette. Le gamin s’enferme dans ses silences, n’en sort que pour demander au dealer qui l’a pris sous son aile: « C’est quoi, une tapette ? ». « Tu peux être gay, mais ne laisse personne te traiter de tapette », lui répond le père de substitution flanqué d’une compagne (la chanteuse de R& B Janelle Monae, rôle discret mais déjà une sacrée intensité de jeu…) tout aussi généreuse.

Ado puis adulte, Chiron n’est guère plus loquace. Ça tombe bien, le film fait preuve de la même retenue sur ses enjeux réels. On voit bien une communauté à l’œuvre (au sens d’entraide et de représentation collective), mais ce n’est pas la communauté gay, le réalisateur ne l’est pas d’avantage, et nul doute que l’histoire ne serait pas la même si le personnage venait d’un milieu riche. Car le voici dealer, à son tour, comme le modèle de son enfance… Est-ce ainsi que les Noirs vivent ?

Un dealer bien cabossé, à vrai dire, et dont la virilité en trompe-l’œil vacille au souvenir d’une étreinte au clair de lune. Bien sûr qu’elle fait événement, cette irruption de la question homo dans un storytelling black, mais l’essentiel est ailleurs. Every Nigger is a Star, entend-on au début du film avant que la BO nous embarque dans un rap à fleur de peau ponctué par le One Step Ahead d’Aretha Franklin. Dans l’écrin bleu et subtropical de Miami, la mise en scène et le découpage participent du même mouvement esthétique. On pense aux ondulations chromatiques d’un Wong Kar Wai, à la fugacité lyrique d’un Terrence Malick

Pas un seul Blanc dans le film. Que des acteurs prodigieux, justes, à commencer par Mashershala Ali dans le rôle du dealer, Ashton Sanders dans la peau de Chiron ado, Trevante Rhodes et Andre Holland lors des retrouvailles intimidées entre les deux anciens amants. Face-à-face poignant, dépouillé, ensorcelant de vérité d’âme. Et ce portrait du gamin, dans le tout dernier plan… Toute identité est une trajectoire, disait Michel Foucault. Celle de Chiron, noir de peau et bleu de lune, vous reste longtemps gravée dans le cœur.

Moonlight, Barry Jenkins (Sortie en salles le 1er février). Coup de projecteur, le même jour, avec le réalisateur, sur TSFJAZZ (13H30)




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