Le temps et la chambre

Deux vieux garçons devisent dans une chambre. Ou plutôt un seul. L’autre, cloué dans son fauteuil, ne décroche pas un mot bien qu’il semble savourer tout ce que raconte son vis-à-vis. Depuis la fenêtre, le plus bavard repère une jeune femme dans la rue. « Jolie petite carpe… Rien qu’à sa démarche elle a déjà quelque chose d’avachi… feuilletage de magazine, pâleur de petit écran. » On sonne à la porte. C’est la jeune femme en question. Elle s’appelle Marie Steuber, et ce n’est pas seulement à cause de son nom qu’on pense à Marguerite Duras.

D’autres personnages surviennent, la chambre devient une auberge espagnole. Il y a celui qui devait chercher Marie Steuber à l’aéroport, un autre qui a perdu sa montre dans cette même chambre lors d’une fête nocturne… Plus tard, c’est Marie Steuber qui regarde à son tour par la fenêtre. De fait, le labyrinthe recèle de détours, si bien qu’à un moment, il n’y a plus vraiment de chambre. Plutôt un agrégat de saynètes où Marie est confrontée à plusieurs types masculins, elle-même se métamorphosant en Médée, en victime ou en femme d’affaires.

Où diable Botho Strauss veut-il nous emmener ? Ode à la femme éternelle ou à la plasticité féminine ? Déréliction morale des hommes et des structures, ou alors métaphysique du discontinu et du temps éclaté ? Total brouillage des cartes que le profil de ce dramaturge allemand n’aide guère à décrypter. Venu de la gauche, il a bifurqué dans le camp des réacs après la chute du Mur, appelant à « un retour aux valeurs » dans un pays qui « tolère la dépréciation du sexe, du soldat, de l’Eglise, de la tradition et de l’autorité. »

On aurait bien aimé voir ce que Patrice Chéreau en avait compris, en 1991, lorsqu’il convoquait sur scène Anouk Grinberg, Pascal Gregory et Bulle Ogier. C’était, paraît-il, fiévreux, onirique et burlesque, et Marie Steuber ressemblait à la Alice de Lewis CarrollAlain Françon n’a pas ces facéties. Si prodigieuse dans ses mises en scène de Tchekhov, sa maturité semble se ressourcer difficilement depuis son départ de la direction du Théâtre de la Colline.

Épaulé par des interprètes solides -Jacques Weber, Georgia Scalliet, Wladimir Yordanoff- mais dont le lâcher-prise n’est pas vraiment la marque de fabrique (sauf pour Dominique Valadié),  son art se déploie ici dans une ironie froide qui n’éclaire pas franchement le propos de la pièce. La soirée vivote en pointillés. Pas sûr qu’on soit capable, ni même qu’on ait vraiment envie de les remplir.

Le temps et la chambre, Botho Strauss, mise en scène Alain Françon (Théâtre de la Colline, jusqu’au 3 février)




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