Jean-Edern Hallier, l’idiot insaisissable

Il a tellement été fantasque, infernal, irrésistible ou défraîchi que sa vie mériterait forcément un roman. Une biographie suffit pour Jean-Edern Hallier, avec son lot d’extravagances, ses épisodes vrais aussi invraisemblables qu’une fiction et l’ultime coup de théâtre puisqu’après avoir mené une existence en roue libre, le personnage principal meurt d’une chute en vélo.

20 ans après, cette odyssée a toujours des allures de capharnaüm. Un général d’armée comme géniteur, un premier bal des égo avec Sollers lors de l’aventure Tel Quel, un mysticisme indécrottable soudainement déporté sur l’extrême-gauche alors que l’intéressé n’a pas franchement le train de vie prolétarien rêvé… Attachez bien vos ceintures si vous voulez suivre Jean-Edern Hallier ! En 1973, on le soupçonne d’avoir détourné en notes d’hôtel une aide destinée à la résistance chilienne, mais l’énergumène est déjà ailleurs. Le voilà qui s’enflamme pour Mitterrand, rêvant de la direction d’une chaîne de télé en échange de sa flagornerie.

On se rappelle mieux de la suite. Se tenant à distance face à quelqu’un d’aussi ingérable, l’ex-président le laisse mijoter avant de contre-attaquer lorsque le pamphlétaire menace de tout révéler. Mazarine, Bousquet et le cancer. Tout est insupportable dans cette affaire : la veulerie et le chantage de l’écrivain, mais aussi sa démolition initiée au sommet de l’État. Mise sur écoutes, menaces en tout genre… Jean-Edern Hallier réplique en se laissant dévorer par la société du spectacle, jusqu’à monter un faux enlèvement qui le discrédite encore d’avantage.

Il ne fait que plagier Hugo, Voltaire, Chateaubriand, mais sonne plus vrai lorsqu’il se veut aussi exalté et doloriste que le Mychkine de Dostoïevski. L’Idiot International sera sa grande œuvre. Ruche à polémiques, accueil-plumes allergiques au tiède -Houellebecq et Beigbeder y feront leurs premières armes- la revue choisit plutôt bien son camp, surtout dans les années 90 : Maastricht, la Guerre du Golfe, Tapie… Son fondateur reste en même temps insaisissable, aussi pote avec Le Pen qu’avec Fidel Castro. Même les étiquettes infamantes genre Rouge-Brun n’ont aucune prise sur une matrice aussi débridée.

Jean-Claude Lamy est un biographe aussi peu linéaire que son sujet de prédilection, mais il sait faire la part des choses entre indulgence et hagiographie. Ici ou là, il rappelle que Jean-Edern Hallier a parfois commis de très beaux livres, mais on se souvient surtout de ceux qu’il jetait par dessus son épaule quand il animait le Jean Edern’s Club. Que de lueurs et de gâchis dans cette aventure ! Se voulant l’œil du cyclone d’une époque si révolue, le héros de l’histoire finit aveugle. « Je suis arrivé à mes fins, disait-il, être reconnu, mais je ne me reconnais plus moi-même… »

Jean-Edern Hallier, l’idiot insaisissable, Jean-Claude Lamy (Albin Michel). Coup de projecteur avec l’auteur, le lundi 30 janvier, sur TSFJAZZ, à 13h30.




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