Où les cœurs s’éprennent

Masque, contre-masque. Dans la filmo d’Éric Rohmer, Louise et Delphine se succèdent et s’inversent. L’une virevolte dans les années pop, l’autre vivote au gré d’un été qui fait flop. Ludique et intrépide, la première conçoit le couple comme une modalité alors que la seconde, rêveuse invétérée, le vit comme un idéal. Mise en scène au cordeau pour l’égérie des Nuits de la Pleine Lune, bride relâchée et caméra au poing pour la muse du Rayon Vert.

De tous ces contrepoints Thomas Quillardet fait diptyque au Théâtre de la Bastille. Il ne se veut en rien rohmérien. Seulement à même de saisir, avec fraîcheur et fantaisie, ce qui a fait du vénérable réalisateur de Ma Nuit chez Maud un médium des jeunesses éternelles. Les contrepoints cèdent alors aux similitudes. Louise et Delphine tentent de se construire en dehors du qu’en dira-t-on. On les assomme de conseils, elles n’en font qu’à leur cœur.

La première voudrait souffler un peu dans son pied-à-terre parisien sans renoncer pour autant à son compagnon de banlieue. La seconde sillonne la France comme elle sillonne sa dépression, encombrée d’attentions peu au fait de sa profondeur d’âme. Anne-Laure Tondu campe une Louise peut-être moins urbaine que ne l’était Pascale Ogier mais tout aussi vibrante, et cela fait du bien de retrouver un Octave moins volubile mais plus touchant que ce qu’en donnait Fabrice Luchini. Champêtre et au fil de l’émotion, Marie Rémond a gardé, pour sa part, le tempo et la fluidité languissante de Marie Rivière.

L’ensemble de la troupe parvient surtout à s’affranchir, sans qu’on ressente forcément un manque, du ton particulier des comédiens chez Rohmer. L’essentiel, après tout, c’est d’échapper à un jeu formaté et « maîtrisé » dans le mauvais sens du terme. Rien de mieux, pour cela, que de laisser prise à ces jolies bouffées de rire qu’autorise la 2e partie du diptyque. À l’atmosphère parfois inquiète en duo ou trio des Nuits de la Pleine Lune succède une sorte de fièvre collective dans Le Rayon Vert. Et tout fait théâtre ! De jeunes hommes se mettent à jouer des jeunes femmes (et même des fillettes !), une grande feuille blanche dressée sur le plateau fait office de mini-tente en pleine forêt après avoir servi de mouchoir ou de journal au début de la pièce. Il suffit alors de renverser un seau de peinture bleue pour se croire au bord de la mer…

Rien, bien sûr, n’atteindra jamais la grâce de la dernière scène du « vrai » Rayon Vert. Que peuvent des tréteaux face à un tremblé de pellicule ? On s’est néanmoins bien trop agacé de quelques paris ratés (La Maman et la Putain) ou frustrants (Les Damnés) lorsqu’il s’agit de porter sur scène des classiques du 7e art pour faire la fine bouche devant un spectacle aussi coloré, décomplexé et vivifiant.

Où les cœurs s’éprennent, d’après Les Nuits de la Pleine Lune et Le Rayon Vert d’Éric Rohmer, mise en scène Thomas Quillardet, au Théâtre de la Bastille jusqu’au 19 janvier. Coup de projecteur, le 16 janvier, sur TSFJAZZ (13h30) avec le metteur en scène.




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