Retour vers David Goodis

Mais qui étiez-vous vraiment, Mister Goodis ? 50 ans après sa mort, le 7 janvier 1967, l’auteur de Tirez sur le pianiste et La Lune dans le Caniveau demeure un puzzle éternel dont Philippe Garnier, ancienne plume mythique de Libération, continue à rassembler les pièces, fort d’un premier essai et d’un reportage non moins mythique dans l’émission Cinéma, Cinémas de Claude Ventura au début des années 80.

A l’époque, David Goodis est carrément squeezé outre-Atlantique alors que la France en a fait un auteur-culte de roman noir. La donne, depuis, s’est renversée. Les bobos parisiens d’aujourd’hui, apparemment dénués de cette mélancolie existentielle propre aux générations antérieures et surtout aux personnages de Goodis eux-mêmes, ne savent plus qui il est. L’Amérique, au contraire, lui consacre désormais des congrès annuels.

Les lubies de la postérité ont au moins pour avantage, selon Philippe Garnier, d’expurger le romancier des clichés qui l’ont longtemps entouré. L’homme n’avait rien d’un poète maudit croupissant dans la misère et l’alcool. Les pointillés de son parcours n’en demeurent pas moins passionnants, à l’instar des photos de lui qui circulent – sourcils épais, lèvres fines, charme un peu terne- et surtout des photos qu’on ne verra jamais. Posant en 1947 avec Bogart et Lauren Bacall lors de la promo de Dark Passage (Les Passagers de la nuit) adapté de l’un de ses romans, David Goodis tend la main bizarrement. On dirait qu’il tient une crotte de nez entre ses doigts.

Geste de défiance envers l’industrie d’Hollywood où son job de scénariste laissera finalement peu de traces ? Son retour dans sa ville de natale de Philadelphie ne s’explique pas seulement, semble-t-il, par le mal du pays. Difficile, à vrai dire, de cerner le personnage. François Truffaut ne se souvient plus vraiment de sa ballade avec Goodis à Harlem au moment de Tirez sur le pianiste. A la Warner, on se contente de rappeler que les scénaristes ne font jamais long feu. Faulkner a pourtant laissé plus de souvenirs…

L’autre explication tient au syndrome Zelig.  Un témoin raconte: « C’était un vrai caméléon. S’il y avait trois Espagnols dans une fête, il était immédiatement Espagnol ». Syndrome Second Life, également… Fils à maman et faux radin le jour, il roule en bagnole décati et veille sur son frangin schizophrène. La nuit, il s’encanaille. Il appelle ça « aller à Congo », prêt à traquer les mauvaises rencontres qui font tout le sel masochiste de ses romans, captant le soufre du swing dont témoigne sa passion pour les albums de Count Basie et fantasmant sur les femmes noires bien enrobées qui doivent tellement le changer de sa « jewish princess » convenue avec laquelle il a été marié un temps…

Dans ce no man’s land de banalités et d’excentricités, Philippe Garnier n’oublie jamais la voix intérieure de David Goodis. Cette voix intérieure aussi irradiante que Nastassja Kinski en décapotable rouge dans le si injustement décrié La Lune dans le Caniveau de Jean-Jacques Beinex. « A dix heures du matin, le soleil ressemblait à une énorme gueule de fusil crachant du feu liquide sur le fleuve »… 50 ans après, seule cette lune blafarde apaise quelque peu quand nous prend, d’urgence, l’envie de relire l’énigmatique Mister Goodis

Retour vers David Goodis, Philippe Garnier (Editions de la Table Ronde), à suivre sur TSFJAZZ, les Lundis du Duc du 16 janvier prochain avec, comme invités, le trompettiste Erik Truffaz et Claude Ventura, créateur de Cinéma, Cinémas.




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