Born to Be blue

Dans Born to be Blue, Chet Baker rencontre Jane (Carmen Ejogo), femme de couleur et femme idéale. Seulement voilà, Jane n’a jamais existé. Elle n’est que la synthèse fantasmée de plusieurs espaces-temps amoureux disséminés dans la Chet Story. C’est une belle idée qu’a eu le Canadien Robert Budreau. Ressusciter Chet Baker en le réinventant. Aller puiser dans la fiction plus que dans la reconstitution pour en faire d’abord l’objet d’une quête poétique.

Le film, du même coup, échappe au sordide. À La longue nuit de Chet Baker, ce bouquin d’anthologie signé James Gavin, succède la chronique plus modeste mais tout aussi touchante d’une mal-vie en pente douce. Le junkie laisse un peu de place au charmeur transi, le voyage au pays des seringues stationne dans une période d’avantage en pointillés, entre le moment où le trompettiste se fait tabasser par une bande de dealers à San Francisco, en 1966, et son retour sur le devant de la scène, en 1973, grâce à Dizzy Gillespie venu le déterrer du Colorado où il bossait dans une station-service.

Deux séquences magnifiques restent à l’esprit. Chet Baker rendant visite à ses parents dans un bled perdu de l’Oklahoma. La mère joufflue et énamourée, le père bouseux et anguleux (« Pourquoi chantes-tu comme une fille? »), des couleurs à la Terrence Malick… Plus tard, dans le récit, Chet porte un sombrero et joue avec un groupe de musiciens mexicains. C’est aussi poignant que Charlie Parker tâtant du saxo en plein mariage juif dans Bird même si la scène fait également écho au kitchissime Tequila enregistré avec un Mariachis Band un an avant l’agression du trompettiste.

Dans son constant décalé avec ce qui a été mille fois dit ou écrit sur l’interprète de My Funny Valentine, le film force parfois la bienséance narrative, jusqu’à rendre peu opérationnel le passage « film dans le film » où l’on voit Chet Baker jouer son propre personnage dans un projet du producteur Dino de Laurentiis. Il n’y a rien à enlever, en revanche, à la prestation d’Ethan Hawke en Chet à la fois cabossé et irrésistible. Il est vrai que l’acteur, comme le musicien, a eu lui aussi une carrière en « dents » de scie même si celles de Chet Baker, brisées à jamais, n’ont jamais enterré son souffle sacré et sa légende d’archange.

Born to Be Blue, Robert Budreau (Sortie en salles le 11 janvier). À suivre sur TSFJAZZ Les Lundis du Duc, le 9 janvier, entre 18h et 19h, avec interview du réalisateur commentée par Stéphane Belmondo, Riccardo Del Fra et Noël Balen, auteur de Chet Baker, le clair-obscur. (Editions du Castor Astral, 9 février)




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