Le jour où Gary Cooper est mort

Il a déserté… Et alors ? Pendant un demi-siècle, Michel Boujut est resté muet sur sa guerre d’Algérie. On le connaissait comme critique, fan de Wim Wenders et de Claude Sautet, coproducteur de l’émission « Cinéma, Cinémas » ou encore romancier de jazz (« Souffler n’est pas jouer »)… On avait humé, en même temps, une certaine radicalité dans le propos lorsqu’il écrivait dans les colonnes de « Charlie Hebdo » avant de se faire virer comme un malpropre par Philippe Val. Et voilà que surgit, discrètement, dans une humble édition de poche, « Le Jour où Gary Cooper est mort », un récit pudique et étonnant qui rajoute un élément déterminant à l’épisode initiatique de la désertion. Car pour échapper aux autorités militaires avant de passer la frontière grâce au fameux Réseau Jeanson, le jeune conscrit Michel Boujut va se cacher une quinzaine de jours, à Paris, dans les salles de cinéma.

Il aurait pu se dissimuler dans les clubs de jazz. Il serait peut-être devenu trompettiste, comme Armstrong, son idole. Il a préféré d’autres salles obscures, et il est devenu critique de cinéma. Il faut reconnaitre qu’il a été gâté, Michel Boujut, côté programmation… Dans l’ombre du 7ème art, en ce printemps 61, il découvre en fraude, pour ainsi dire, « Shadows » de John Cassavetes, « Lola » alias Anouk Aimée devant la caméra de Jacques Demy… Il croise une autre cavale, celle de Belmondo dans « A Bout de Souffle », signée Jean-Luc Godard, qui alors lui, pour le coup, a déserté à deux reprises. Boujut le fugitif revoit aussi « Pour qui sonne le glas », avec Gary Cooper qui vient de mourir en ce mois de mai 1961: Hemingway, la guerre d’Espagne, les yeux d’Ingrid Bergman… Un lien s’établit, ineffaçable, entre cinéma et clandestinité. « Il le sait maintenant, écrit-il, le cinéma est son pays. C’est important un pays, surtout pour qui va quitter le sien. »

Coups de coeur cinéphiles et coups au coeur citoyens s’entremêlent ainsi, dans un magnifique travelling arrière sur la nécessité de l’insoumission face à l’indignité. Michel Boujut souligne d’ailleurs qu’il a de qui tenir, entre un grand-père fauché à 26 ans lors de la guerre 14-18 et son père, Pierre, prisonnier dans un Stalag à la guerre suivante, versé dans le surréalisme et le militantisme, du côté de l’aile gauche de la SFIO, celle qui pliera bagage, plus tard, lorsque Guy Mollet se fera voter les pouvoirs spéciaux pour ensuite mater la révolte algérienne.

Un demi-siècle de silence, donc, avant de raconter tout ça, comme si l’auteur avait craint, jusqu’au bout, de trop se mettre en avant, où comme s’il n’était pas sûr de refléter exactement ce qu’il était à l’âge de 21 ans. Rassurons-le : écrit à ce point « sans graisse et sans nostalgie », caméra à l’épaule, façon Nouvelle Vague, le récit qui nous est servi, ici, est la poignante preuve que le Michel Boujut d’aujourd’hui est resté fidèle aux rêves et aux rébellions du jeune déserteur d’autrefois, plein de chagrin, le jour où Gary Cooper est mort…

« Le jour où Gary Cooper est mort », de Michel Boujut (Editions Rivages). L’auteur sera l’invité du 20h de TsfJazz, ce mercredi 16 février.




Les commentaires sont fermés.