Paterson

Alors que descend en nous, jusqu’au tréfonds, le si doux Paterson, on a en tête un bouquin de Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Il écrivait ceci: « La lueur timide et fugitive, l’instant-éclair, le silence, les signes évasifs -c’est sous cette forme que choisissent de se faire connaître les choses les plus importantes de la vie ».

Ce je-ne-sais quoi et presque rien a souvent irrigué l’univers de Jim Jarmusch même si sa filmo, ces derniers temps, s’était perdue dans la nonchalance, la sophistication et une certaine forme de snobisme. Rien de tel, heureusement, dans cette chronique si attachante d’un chauffeur de bus ET poète.

Paterson est son nom, mais aussi celui de la ville où il vit, dans le New Jersey, laquelle donne par ailleurs son titre à un recueil de poésie signé William Carlos Williams. Dualité du prénom et du nom, là encore… Il est également question de jumeaux dans Paterson. Ceux qu’on rêve d’avoir ou alors qui surgissent au gré des visions du chauffeur. Par paires, évidemment.

Cet art du « double je » nourrit pareillement le couple que forme notre conducteur introverti (Adam Driver, au nom prédestiné…) avec sa compagne fantasque et exaltée (Golshifteh Faharani). C’est vrai qu’elle est un peu dans son monde avec ses cupcakes et cette façon qu’elle a rhabiller de motifs en damier ses rideaux et ses jupes avant de s’improviser, sur un coup de tête, chanteuse de country. Pas un instant, pourtant, le spectateur ne doute de l’amour que lui voue son compagnon. De toute façon, on ne tombe jamais amoureux de sa doublure.

Et puis qu’on ne compte pas sur Jarmusch pour créer des tensions artificielles. Rythmée par une pendule au réveil, le bol de céréales avalé chaque matin et la dernière gorgée de bière au troquet du coin, une semaine s’égrène à l’écran dans l’infinie poésie du quotidien. Le cycle comprend, certes, quelques impromptus: le bus qui tombe en panne, la bagarre dans le café, le bouledogue qui découpe en morceaux le carnet de poèmes… Mais ce ne sont là que des oscillations. Jamais le film ne bascule, jamais il ne dévie de son flux caressant, même lorsqu’une photo de soldat, dans la chambre, donne l’indice d’un passé peut-être plus chaotique.

Le spectateur, dés lors, n’a plus qu’à se laisser bercer par ce haïku aux couleurs automnales dans une ville dont les stigmates de la désindustrialisation paraissent délibérément cicatrisées. Il est vrai qu’on y fait de belles rencontres: une jeune fille qui elle aussi écrit des poèmes, un rappeur dans une laverie, un Japonais qui vous tient compagnie près d’une cascade… Le dernier Jarmusch est un hymne au fugace, un blues qui vous étreint, une ode aux êtres fragiles et chaleureux. ll faut avoir un cœur de pierre pour y résister.

Paterson, Jim Jarmusch, sortie en salles le 21 décembre




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