Mortelle Randonnée

Dans Mortelle RandonnéeIsabelle Adjani mange des poires, lit Shakespeare et fait l’amour en chantant La Paloma. Elle tue également ses amants, des playboys richissimes. De quoi obséder un détective plus ou moins siphonné campé par Michel Serrault qui n’arrête pas de lui courir après sur fond de filiation fantasmée et désespérée. Attention, diamant noir…

Et pourtant, le regretté Claude Miller se montra plutôt sévère après-coup envers le film, se reprochant d’avoir cédé à une sophistication excessive. La presse de l’époque en rajouta d’ailleurs sur le mode catalogue touristique, considérant peut-être, parmi toutes les contrées visitées par le scénario, que la Seine-St-Denis et Charleville-Mézières faisaient autant figure de paradis dorés que Monaco, Biarritz et Baden-Baden. Circonstance aggravante, la présence d’un producteur venu de la pub, Charles Gassot. Il allait cartonner, plus tard, avec Étienne Chatiliez.

Il reste qu’avec au final plus de 900 000 entrées, Mortelle Randonnée ne fut pas l’échec public décrété ici ou là (même si Garde à Vue en avait réuni 2 millions). Il n’est guère besoin, à vrai dire, de tirer sur la ficelle « film maudit » tant cette odyssée emblématique de ce que fut le cinéma français dans les années 80 se consume à d’autres légendes. À commencer par la B.O. lancinante de la grande Carla Bley. Cuivres ténébreux façon Kurt Weil, ambiance à la Nino Rota, fanfares latines et funèbres que n’aurait pas renié Gato Barbieri… Le thème principal est d’ailleurs extrait d’un album des années 60 de Gary Burton -A Genuine Tong Funeral-  dans lequel officiait le musicien argentin et dont Carla Bley avait signé les compositions.

Comme sa musique, le film subjugue par sa virtuosité et sa mélancolie, enveloppant le spectateur dans une atmosphère irréelle et spectrale. Les spectres d’Adjani, justement… Aux antipodes des personnages hystériques qui allaient la mener dans l’impasse, elle incarne ici l’absolu du mystère féminin, l’étoile insaisissable aux multiples visages, l’icône en kaléidoscope, toute en apparence et surtout en apparitions. Claude Miller parvient en même temps à capturer, dans la musicalité de son phrasé, ses cicatrices de môme perdue face à un Serrault lui-même embué (le personnage, mais aussi l’acteur…) dans le souvenir d’une fille disparue.

C’est avec Mortelle Randonnée que je me suis inventé un ADN des salles obscures. J’avais 15 ans et tout me parlait dans ce film: les dialogues des Audiard père et fils, les seconds rôles charismatiques (Sami Frey) ou croquignolesques (Guy Marchand et Stéphane Audran), les codes du film noir américain passés au tamis du romantisme européen,  les piscines glaçantes, les manèges désenchantés, la musique de Carla Bley, le crépuscule du Miami Fast Food… Et Adjani, bien sûr, la tête en arrière lorsqu’elle jette sa voiture du haut d’un parking aérien avant de périr dans les flammes… « Il poussa alors la porte, et entra dans la photo ». Devise irrémédiable lorsque, à son tour, on a l’impression de passer -et de vivre- de l’autre côté de l’écran.

Mortelle Randonnée, Claude Miller, 1983. Sortie en DVD chez TF1 Vidéo. Coup de projecteur, ce mercredi 9 décembre, sur TSFJAZZ (13h30), avec Sylvain Siclier, du site CINEBLOGYWOOD.






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