Bird au festival TCM Cinéma…

Intervention au festival TCM Cinéma, aux Fauvettes, dimanche 27 novembre, après la projection de Bird, de Clint Eastwood (1988)

Bird est évidemment un film incontournable pour tout amoureux du jazz, même si c’est un film qui n’a pas eu que des défenseurs parmi tous ceux qui défendent cette musique… Sans doute peut-on déjà y voir la rançon du succès (ou de l’extrême visibilité), toujours source de méfiance, en jazz comme ailleurs. On en a eu un exemple, récemment, avec Whiplash, de Damien Chazelle, qui a reçu, lui aussi, des jugement sévères de la part de certains gardiens du temple. Je vais bien sûr revenir dans mon intervention sur ce qui a pu faire débat au moment où Bird est sorti en salles, tout en essayant de dépasser le strict point de vue du jazz. Il s’agit d’abord, ici, de parler de cinéma et de situer ce film dans l’oeuvre de Clint Eastwood..

Je pourrais commencer par cette anecdote que Noël Simsolo, le meilleur spécialiste de Clint Eastwood en France, m’avait racontée un jour… Lorsque le film a été présenté en avant-première à la Cinémathèque à Paris, au générique de fin, un petit black barbu qu’on voyait souvent dans les clubs, à l’époque, se lève, enthousiaste, et lâche: « Voilà un vrai film de Noir! Pour comprendre le jazz comme çail faut être Noir »… Je ne sais pas trop si ces catégorisations peuvent stimuler la réflexion, mais cela dit bien au moins à quel point il y a une sorte de jardin secret qu’Eastwood dévoile avec ce film. Tous ces films témoignent d’une authenticité, mais là il est sans doute question d’une authenticité enfouie. Peut-être qu’il a un inconscient afro-américain, effectivement, qui lui vient de très loin… Sans doute de cette année 1945 où il découvre Charlie Parker lors d’un concert à Oakland.

Il a 15 ans à l’époque, et comme tout le monde, il est un peu intrigué au départ par cette nouvelle forme de jazz, le be-bop, ce tempo indiscipliné, rapide, asymétrique et carrément décalé par rapport au swing traditionnel… Les années passant, il en comprend aussi toute la puissance. Celle de Charlie Parker mais aussi des autres grands noms du Be-Bop: Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Bud Powell… Miles Davis, également, bien qu’on ne puisse pas le résumer au seul be-bop. Clint Eastwood comprend aussi tout le background de ces musiciens qui vont  jusqu’à puiser dans la musique savante européenne. On le voit si bien dans cette fameuse scène où Charlie Parker s’arrête avec sa voiture devant la villa de Stravinsky, à Los Angeles. Il sonne à la porte, mais il n’ose pas lui parler.

Le fait est que cette passion du jazz ne va jamais quitter Eastwood. On la retrouve à plusieurs reprises, ne serait-ce que lorsqu’il réalise son premier film, Un frisson dans la nuit, avec un scénario qui tourne beaucoup autour de Misty, le standard d’Erroll Garner, sans oublier ce passage dans le film sur le festival en plein air de Monterey tourné à la façon d’un documentaire. On se souvient également de Honkytonk Man et de l’intérêt d’Eastwood pour des musiques voisines du jazz. Rien d’étonnant donc à ce que, dans les années 80, il engage la Warner à racheter à la Columbia un scénario de Joël Oliansky sur la vie de Charlie Parker… Scénario lui-même inspiré d’un bouquin de Chan Parker, la dernière femme du saxophoniste incarnée dans le film par Dianne Venora qu’on avait vue quelques années dans un autre film très jazz, Cotton Club, de Coppola, où elle jouait le rôle de la star hollywoodienne Gloria Swanson.

Cette source Chan Parker est cruciale. Déjà parce qu’en la rencontrant avant de tourner le film, Clint Eastwood va avoir accès à de nombreuses bandes magnétiques de solos de Charlie Parker, ce qui va l’amener à concevoir de façon très originale la B.O. de Bird. Cette rencontre avec la compagne de Charlie Parker va aussi l’orienter vers une couleur très intimiste, jusqu’à réaliser un vrai film de couple, préfigurant d’ailleurs l’autre grand film de couple  que sera dans son œeuvre, quelques années plus tard, Sur la Route de MadisonChan Parker, enfin, ne plaisante pas avec le jazz. Elle est habitée, de cœur, d’âme et d’esprit, par cette musique. De quoi conduire Clint Eastwood à réaliser un vrai film jazz.

Déjà au travers de la durée. 2h43, c’est inhabituel chez Eastwood. Il s’en est lui-même expliqué, à l’époque, en affirmant qu’il n’en pouvait plus de ces prétendus films célébrant le jazz mais où il n’y a que deux mesures d’un morceau au début, et deux mesures à la fin, et entre les deux, les gens n’arrêtent pas de parler. « Comment peut-on comprendre et aimer Charlie Parker si on n’a pas le temps de s’imprégner de sa musique ? », ajoutait-t-il… C’est dans le même esprit d’une partition jazz qu’il court-circuite le schéma classique du biopic -ascension, gloire et déclin- en adoptant un mode narratif qui éclate la chronologie.

Cela commence avec la tentative de suicide de Charlie Parker en 1954 alors qu’il est au bout du rouleau… Après, on a des séquences au tout début de sa vie, dans les années 30, puis on passe à 1945, l’apogée de la 52e Rue, on revient aux dernières années, et on repart sur d’autres flash-back… Je me permets encore de citer Noël Simsolo à ce propos. «  L’essentiel de la structure du film, écrit-il, est conçu selon une musicalité proche de celle que le jazz propose : un thème, des ponts ou dérives qui autorisent le chorus, la décomposition avec flash-back et flash-forward, sans jamais une signalisation générique pour souligner le passage d’un temps à l’autre, d’un ton à l’autre, d’un lieu à l’autre. Bird fonctionne sur la vitesse, la béance, la rupture et le télescopage. »

Peut-être aussi sur un mouvement de l’image extraordinairement aérien, sans jamais la moindre lourdeur, notamment en matière de reconstitution… Il y a la chute de Bird, certes, mais il y a d’abord le vol de l’oiseau auquel fait écho celui d’une cymbale… Cette fameuse cymbale que Jo Jones, le batteur de Count Basie, jette en direction du tout jeune Charlie Parker à Kansas City, dans les années 30, parce qu’il a un jeu à la fois trop iconoclaste et pas encore assez accompli. Cette cymbale, Clint Eastwood la filme remarquablement, sur fond bleu. Il la filme comme un éclair. Il filme aussi très bien les orages, et ils ont été nombreux dans l’odyssée de Charlie Parker (dont le surnom est un diminutif de Yardbird, qui signifie « nouvelle recrue »), mort à 34 ans, un an avant Mozart, épuisé par la drogue, l’alcool, les médicaments et les excès.

Cela m’amène à l’un des aspects du film qui a été le plus discuté sur la planète jazz, à savoir le fait qu’Eastwood aurait donné une vision bien glauque et bien poisseuse de cette vie en sacrifiant à tous les clichés sur la drogue et la déchéance. Outre le fait que ces liens entre jazz et drogue ne sont pas dénués d’une certaine réalité historique, j’avoue ne pas avoir regardé le film exactement de la même façon. Et surtout, dans mon souvenir, ce n’est pas tant la partie « glauque », entre guillemets, qui me reste d’abord en tête. Je veux dire par là qu’au delà de la structure éclatée et syncopée du film, on y trouve au demeurant une sorte de colonne vertébrale au cours de laquelle Charlie Parker, finalement, ne va pas si mal… Ce corps central s’installe au bout de trois quarts d’heure de film et se prolonge avant que la dernière heure ne soit effectivement plus dramatique.

Il n’y a pas un seul et monolithique Charlie Parker dans Bird… Il y a Bird sur un cheval blanc en train de jouer la sérénade à sa dulcinée, Bird qui se laisse aller  dans un mariage juif où son don d’improvisation fait tomber tous les préjugés. Il y a l’oiseau qui se déploie, se rétracte. Qui peut aussi, même si c’est un leurre, être au repos, comme sur cette plage où il a cette sublime conversation avec Dizzy Gillespie sur le thème des réformateurs que tout le monde oublie et des martyrs qui restent beaucoup plus dans la postérité…

C’est également dans cette colonne vertébrale du film qu’Eastwood situe la tournée dans le Sud des Etats-Unis avec notamment le jeune trompettiste blanc Red Rodney, un personnage qui relance de manière très habile le scénario. Je ne suis pas sûr qu’il faille voir seulement dans ce passage une parenthèse heureuse, mais une vraie volonté chez Eastwood d’éclairer, dans tous les sens du terme, Charlie Parker, et de ne pas seulement en faire un artiste maudit. Il est formidablement aidé en cela par l’interprétation de Forest Whitaker qui donne à Charlie Parker, non pas cette allure de clochard à la fois céleste et sournois que Miles Davis évoquait dans son autobiographie, mais plutôt un côté adolescent attardé, fragile, avec ce corps aussi massif que déséquilibré où, effectivement, ne cessent de circuler des traces d’enfance.

Ce passage sur la tournée dans le Sud est d’autant moins une parenthèse qu’il permet aussi à Clint Eastwood d’évoquer les démons raciaux de son pays. Cette thématique du racisme américain, j’ai l’impression que le réalisateur l’a complètement en tête même si, de façon très subtile, il ne la met jamais trop en avant… Et pourtant, dés les premiers plans, on voit une scène admirable qui met en scène les conditions de vie des Noirs dans les années trente. Plus loin, il y a cette scène du restaurant où Charlie Parker danse avec Chan avec des regards courroucés dans l’assistance par rapport à la présence d’un couple mixte. Quant à la fameuse tournée dans le Sud, là encore, tout est dit lors de l’arrivée de l’orchestre dans la première ville étape avec le trompettiste blanc que Charlie Parker fait passer pour un noir albinos de manière à ce qu’il ne loge pas dans un hôtel séparé.

Dans cette séquence de la tournée, on retrouve aussi une façon de filmer les vieilles bicoques, les lieux un peu sordides qui, là encore, situe ce que sont les réalités sociales des noirs américains à l’époque. Pour finir sur cette thématique du racisme, je reviens à cet échange sur la plage où Dizzy Gillespie essaie de sortir Bird de son je-m’en-foutisme, du fait qu’il arrive toujours en retard aux enregistrements ou aux concerts… Tel un futur leader des droits civiques, il lui lance alors : « Au fond, ça leur plaît qu’on ne puisse pas se fier à un nègre. Pour eux, c’est dans l’ordre des choses. Et je ne veux pas leur donner le plaisir d’avoir raison. [...] S’ils me tuent, je ne les aurais pas aidés. »

On voit bien, en tout cas, avec un film comme Bird, et avec cette célébration du génie musical des Noirs américains, à quel point on s’épuise à réduire Clint Eastwood aux opinions politiques qu’il profère par ailleurs et qui l’ont amené notamment a marquer sa préférence pour Donald Trump par rapport à Hillary Clinton tout en faisant part de certaines réserves par rapport à quelqu’un comme Trump. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas dans son oeuvre, et y compris dans un film comme Bird, les traces d’une pensée parfois peu progressiste. Je pense notamment à cette scène où Charlie Parker perd sa fille et qui est précédée juste avant d’une séquence d’adultère… C’est vrai qu’on est là dans un procédé moralisateur qui n’empêche pas au passage cette séquence d’être très forte sur le plan de l’écriture et de l’émotion, notamment lorsque Charlie Parker envoie plusieurs télégrammes à sa femme.

Plus globalement, on retrouve dans Bird une thématique se prolongeant jusqu’au prochain film d’EastwoodSully, qui est celle de l’homme seul face à un groupe, face à un système, face à une représentation dominante… Dans BirdCharlie Parker est plusieurs fois confronté à l’industrie du disque…  Politiquement, cette thématique de la solitude et de l’individualisation brimée peut se prolonger de plusieurs manières, très à gauche ou très à droite. Elle marque en tout cas la force d’un univers cinématographique où, au risque d’en faire sursauter certains, je dirais qu’un Noir comme Charlie Parker et un Blanc comme l’Inspecteur Harry, dans l’esprit de quelqu’un comme Clint Eastwood, incarnent une même sorte d’héroïsme.

Avant de conclure, je voudrais dire deux mots sur le soin que Clint Eastwood a mis dans la bande son du film… Avec là encore, et en liaison avec son conseiller musical Lennie Niehaus, un choix qui a fait polémique au moment de la sortie du film puisqu’il a grosso modo isolé les solos de Charlie Parker en faisant rejouer la partie instrumentale de ceux qui l’accompagnaient à l’époque (Miles Davis notamment) par d’autres musiciens. Autrement dit, dans le film, on entend la vraie musique de Charlie Parker, le son d’époque de Charlie Parker, mais avec, pour l’accompagner des musiciens d’aujourd’hui comme par exemple le pianiste Monty Alexander, ou encore le contrebassiste Ron Carter. On est là dans une conception qui peut très bien être discutée mais qui s’inscrit à mon avis dans quelque chose de très cohérent: la musique comme mixage. Mixage d’éléments épars. On peut aussi supposer que Clint Eastwood a travaillé dans le beau sens du terme le confort musical du spectateur. Sans effet de souffle. Un bon film, c’est aussi un film qui s’écoute, un film avec du beau son. Et du beau jazz…

Pour conclure, je reprendrais l’idée qui était la mienne la première fois que j’ai vu Bird, à savoir l’idée qu’il fallait bien, un jour, que le cinéma offre un pur cadeau au jazz…  Il fallait bien que ce ne soit pas toujours le jazz qui rende service au cinéma sur le mode de l’illustration, genre Ascenseur pour l’échafaud , ou alors comme prétexte à la nostalgie version Woody Allen. C’est pour cela que Bird est vraiment le jazz movie dans toute sa quintessence… C’est aussi un formidable cadeau post-mortem à Charlie Parker auquel ni le cinéma, et encore moins la télévision, ne s’étaient intéressés au moment où il révolutionnait le jazz. En matière d’archives et d’images, il y a que trois, voire quatre minutes de Charlie Parker qu’on peut dénicher alors que pour des gens comme Louis Armstrong et Duke Ellington, il y a beaucoup plus de matériau. Rien que pour avoir ainsi offert le grand écran, par la fiction mais sur plus de 2h30, à quelqu’un comme Charlie Parker, on ne peut être que redevable, cinématographiquement et musicalement, à Clint Eastwood.

Bird projeté aux Fauvettes, à Paris. Festival TCM Cinéma. Dimanche 27 novembre 2016





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