Sully

Huit ans après l’effondrement des Twin Towers, New-York croit revivre un cauchemar comparable lorsqu’un Airbus en perdition se rapproche dangereusement des gratte-ciels, ce 15 janvier 2009. Le commandant Chesley Sullenberger, dit Sully, est à la manoeuvre alors qu’un choc avec des oiseaux a endommagé ses moteurs. Avec le concours de son copilote, Jeff Skiles, il parvient in extremis à sauver ses passagers en posant l’appareil dans les eaux réfrigérantes du fleuve Hudson.

Nouveau chapitre de l’héroïsme made in America ? Pas sûr que ce seul aspect aurait suffi à passionner un cinéaste de la trempe de Clint Eastwood. Le fait est que si les passagers sont sains et saufs, l’Airbus, lui, est dans les  flots. Coût estimé pour la compagnie: 60 millions de dollars. Sully entre alors dans le cycle kafkaïen du « système ». Les pontes de la compagnie lui mettent des bâtons dans les roues. N’aurait-il pas réussi à sauver à la fois ses passagers et son appareil en choisissant bien sagement de revenir sur le tarmac de La Guardia d’où il avait décollé ?

Le valeureux commandant a beau expliquer qu’il fallait agir non pas dans la sagesse mais dans l’urgence et qu’on n’était pas dans un exercice de simulation de vol, le voilà miné peu à peu par le scepticisme de ses interlocuteurs. Un homme seul face à un groupe, un système, une représentation dominante… De l’Inspecteur Harry à Sully, en passant par un Noir américain comme Charlie Parker dans Bird, Clint Eastwood tisse avec toujours autant de panache son odyssée des individualités brimées.

La récente actualité américaine, à la lumière des choix politiques du réalisateur,  donne à cette thématique encore plus de relief. Sully, premier film de la vague Trump ? L’ambivalence du regard sur New-York laisse songeur. Clint Eastwood affirme avoir voulu signer un chant d’amour à cette ville qui est aux antipodes de son univers, mais son ironie le rattrape « au vol », si on peut dire, à l’instar de ce plan particulièrement mordant sur un journaliste pédant qu’on devine pleinement ancré dans le « clintonisme » ambiant…

Mise en scène au cordeau, redoutable de concision… Une concision que Clint Eastwood aurait pu accentuer d’avantage en s’épargnant deux flashbacks laborieux tout en zappant le personnage de l’épouse du commandant, indolore et inutile. Quelle maîtrise formelle, en revanche, lors des scènes d’avion ! En repassant la même scène avec deux points de vue différents, le réalisateur crée une sorte de dilatation bluffante qui enterre tous les clichés du film-catastrophe. Pas de prologue lourdingue, ici. On entre tout de suite dans le vif du sujet.

Sully est porté, enfin, par un Tom Hanks impérial. Il endosse avec émotion et sobriété le costume fripé d’un commandant de bord rattrapé par les années qui passent. L’homme n’est plus rien, définitivement mal à l’aise avec une époque aussi prompte à encenser qu’à démystifier les vrais héros.

Sully, Clint Eastwood, sortie en salles le 30 novembre). Coup de projecteur, le même jour, sur TSFJAZZ (13h30), avec Pierre Rissient, l’un des amis les plus proches de Clint Eastwood à qui Samuel Blumenfeld consacre un livre d’entretiens sous le titre Mister Everywhere (Actes-Sud)




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