Les Damnés

Une épopée baroque, tamisée et maléfique…Voilà ce que Luchino Visconti orchestre avec maestria lorsque, en 1970, il porte à l’écran Les Damnés, ou comment une famille d’industriels allemands se fait cannibaliser par la vermine nazie au moment de l’incendie du Reichstag, les jalousies personnelles et surtout les intérêts de classe prenant le pas sur la cohésion d’un clan.

Travellings avant majestueux, écrin feutré… La barbarie à visage viscontien déroule ainsi son lot de meurtres et de dépravations avec, en renfort une vraie vision politique de l’essor hitlérien et une distribution prestigieuse, de Dick Bogarde à Ingrid Thulin, en passant par Charlotte Rampling et Helmut Berger…  « Ah! c’est autre chose que les nœuds de vipères de nos petites provinces ! », s’exclame alors Jean-Louis Bory dans les colonnes du Nouvel Observateur.

Et c’est bien là où le bât blesse, à la Comédie-Française, où Ivo van Hove propose une adaptation qui a d’abord fait sensation à Avignon: Les Damnés réduits à un nœud de vipères, oui, quand on a encore en mémoire le bal des serpents du camarade Luchino… Ici, tout semble au contraire resserré, contrit, avec pour le spectateur des relents de claustrophobie accentués par cette litanie des cercueils où, vidéo à l’appui, chaque personnage assassiné hurle son effroi entre quatre planches. Curieux dispositif… La travée de coiffeuses de maquillage où les comédiens passent leur temps à se repoudrer, à gauche du plateau, ne dissipe pas vraiment ce sentiment de perplexité.

Une aura blafarde irriguait Les Damnés de Visconti. C’était du moins l’allure que prenait Ingrid Thulin au moment de ses noces avec son amant diabolique. Sauf que l’amant diabolique, ici, c’est Guillaume Gallienne, et que le blafard vire bien vite au glacis et au symbolisme épais. Un frisson d’actualité nous saisit éventuellement dans la toute dernière scène, lorsque le dernier rejeton de la famille maudite fait semblant de mitrailler la salle avec une Kalachnikov, mais cette allusion à des radicalisations dévastatrices fait un peu l’effet d’un cheveu sur la soupe.

Il reste qu’un acteur, parfois, peut sauver une soirée. Surtout lorsque il s’appelle Denis Podalydès et que la mise en scène lui offre un numéro d’anthologie en pleine bacchanale S.A. lors de la fameuse Nuit des Longs Couteaux. Démultipliant l’effet de groupe sur fond orange, l’écran vidéo enrobe le comédien en tenue d’Adam scandant des chants nazis et flanqué d’un acolyte avant l’ultime massacre. Vite, un Molière pour Podalydés ! Il est vrai que c’est le seul moment de la pièce où l’on se dit que le théâtre, parfois, peut être plus fort que le cinéma.

Les Damnés, mis en scène par Ivo van Hove, à la Comédie-Française, jusqu’au 13 janvier.




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