La Cheffe, roman d’une cuisinière

À la lecture du si délectable roman de Marie Ndiaye, on a en tête cette réplique du gamin amoureux de la maîtresse de maison dans L’Argent de Poche, de François Truffaut : « Merci pour ce repas frugal ! » C’est bien ainsi que se déguste l’odyssée de cette cuisinière immunisée contre le graisseux et à laquelle fait écho une romancière aussi allergique aux falbalas littéraires que soucieuse de la qualité de ses ingrédients.

Cuisine et littérature, même combat ? « La Cheffe détestait la pensée même d’en mettre plein la vue, là prenait source sa délicatesse ». Dans « l’enivrante solitude de la création », elle refuse une « gastronomie séductrice et maniérée, onctueuse et molle ». Transposant dans son art une telle profession de foi culinaire, Marie Ndiaye excelle aux fourneaux, avec toujours cette subtilité des émotions qui imprègne chacun de ses romans.

Car voici à nouveau un personnage de femme à la « fine muraille de glace », comme  dans Ladivine. Avenante d’apparence et en même temps distante. Rétive au succès par crainte de s’être compromise. Si forte quand elle réussit son fameux gigot en habit vert, si faible quand débarque dans sa vie la plus ingrate des filles. Jusqu’à questionner sa propre loyauté envers ses parents, des ouvriers agricoles bien éloignés de ces notables bordelais vis-à-vis desquels La Cheffe se sent totalement étrangère, jusqu’à feindre de passer à leurs yeux pour une idiote.

Une formidable (et presque insoutenable) intégrité de l’être habite ce personnage qu’un narrateur masculin nous rend encore plus attachant. La plume ensorcelante de Marie Ndiaye fait le reste, jusqu’à ce pur morceau de bravoure dans une maison des Landes où La Cheffe, alors toute jeune, prépare son premier repas. On dirait Peau d’Âne cuisinant pour son prince adoré (sauf que le prince est remplacé, ici, par un couple de vieux bourgeois campé de façon jubilatoire…) avec, autour de la maison, des pins espions qui donnent à cette séquence homérique un parfum de surnaturel aussi envoûtant que les corbeaux criards et les chiens-sentinelles des précédents romans.

La fantaisie gastronomique de Marie Ndiaye s’en donne également à cœur joie.  Les plats chers à La Cheffe -paupiettes de lapin à l’oseille, tourte aux écrevisses ou encore pigeon froid Chantilly aux épices- confinent assurément à la satiété romanesque, composant l’un des menus les plus exceptionnels de cet automne littéraire.

La Cheffe, roman d’une cuisinière, Marie Ndiaye (Gallimard). Coup de projecteur avec l’écrivaine, ce lundi 24 octobre, sur TSFJAZZ (13h30)




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