Anatomie d’un soldat

Cela n’aurait pu être qu’un formidable récit de guerre, façon Johnny Got His Gun, avec des flashbacks et des sauts en avant qui résument, justement, tout ce qu’une guerre désagrège et éparpille. Ce que nous offre Harry Parker avec Anatomie d’un soldat va pourtant bien au-delà de la puissance d’émotion que ce primo-romancier britannique atteint en évoquant son propre destin, celui d’un jeune gars qui aimait danser et courir avant de sauter sur une mine lors d’une mission en Afghanistan.

Amputé des deux jambes, il lui est resté une plume. Et aussi une lucidité de tous les instants pour raconter son calvaire tout en adoptant le point de vue de l’ennemi. Johnny Got His Gun, certes, mais aussi Lettres d’Iwo Jima, où Clint Eastwood filmait la guerre côté japonais…

Le lecteur partage ainsi à la fois le mauvais sort prolongé par une rééducation douloureuse du matricule BA5799, alias le capitaine Tom Barnes (le double littéraire de l’auteur), et l’errance obstinée de ces insurgés Talibans prêts à tout pour chasser les « infidèles ». Là encore, ce refus du schématisme, malgré ce qu’a enduré l’auteur, aurait largement suffi à notre bonheur.

Et pourtant, on n’a pas encore évoqué ce qui charpente la structure même du roman, jusqu’à en faire le climax absolu de cette rentrée littéraire étrangère. Car cette histoire d’hommes -tour de force inouï- ce sont des objets qui la racontent. 45 chapitres, 45 objets… Nuisibles ou rassurantes, utilitaires ou immatérielles, ces « choses » aussi diverses qu’un gilet pare-balle, un microbe infectieux, une bicyclette ou un flocon de neige s’expriment à la première personne du singulier. Elles rendent compte de ce qui advient des personnages mais traduisent aussi leurs pensées. Harry Parker en fait une sorte de chœur qui, sous couvert de distance avec ses propres traumas, humanise étrangement ce qui nous est conté.

Certains de ces objets sont vite identifiés ( « Je suis passée en un éclair devant ma pareille, puis je me suis retrouvée à l’arrêt sur le sol. Elle est passée en un éclair devant moi. Nous courions. Je suis une chaussure de combat spéciale désert »), tandis que d’autres restent d’avantage dans l’ombre… Jusqu’à cette phrase qui nous cloue sur place lorsqu’un chirurgien s’apprête à amputer la deuxième jambe de Tom: « Il a demandé la scie oscillante. On m’a remise à lui ».

Ces objets ont une durée de vie éphémère (« J’ai sombré tout au fond, dans la vase, et commencé à me corroder »), ou bien ils supportent toute la douleur du monde, à l’instar de cette brouette dans laquelle un père transporte le corps de son fils victime d’une bavure militaire. On comprend mieux, dés lors, le caractère « objectif » du récit. Ces objets n’appartiennent à aucun camp. Soldat ou rebelle, ils vous « regardent » de la même manière. Un regard poignant mais qui peut aussi être celui d’une espérance, d’une renaissance… Le si humble Harry Parker parvient ainsi à faire de « l’objet » littérature un organisme magnifiquement vivant.

Anatomie d’un soldat, Harry Parker (Editions Christian Bourgois). Coup de projecteur avec l’auteur, ce lundi 17 octobre, sur TSFJAZZ, à 13h30





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