Règne animal

Zola et Genet dans une même cuvée… C’est dire à quel point un beau « sang impur », portant haut et fort l’étendard de l’hybride, abreuve les sillons de Règne Animal. Voilà donc une prose à la fois sauvage et raffinée, naturaliste et expressionniste, creusant dans l’immonde mais aussi dans le sensuel. Sang impur, sans doute… Sang neuf, bien plus certainement, au gré d’une écriture et d’un propos qui revigorent notre paysage romanesque, quoiqu’en disent certains esthètes bien-pensants qui n’ont vu dans les visions viciées de Jean-Baptiste Del Amo que l’avatar d’une ruralité littéraire hors de saison.

C’est tellement plus dantesque que ça… Du début à la fin du 20e siècle, au fin fond du Gers, des éleveurs consanguins, taiseux et maladifs transforment un petit élevage en usine à viande et une porcherie en lieu de damnation. Une ellipse béante cisaille le roman en deux parties, mais en 1914 comme en 1981, c’est le même biotope de merde et de sueur qui résume le rapport de l’homme à l’animal.

Comment oublier, notamment, cette évocation par Jean-Baptiste Del Amo du transport ferroviaire des bêtes, en pleine guerre… « Une jeune génisse frappée à l’abdomen fait une fausse couche, délivrant un veau inachevé et aux os souples que les vaches pressées contre elles piétinent jusqu’à le liquéfier sur le sol à travers les interstices duquel défilent les madriers du chemin de fer. Puis la nuit tombe, plongeant les bêtes dans le seul murmure des rails, le roulis des bielles et le souffle de baleine de la locomotive ».

De quoi faire écho à d’autres wagons plombés… Si contestable soit-elle, l’analogie ne dispense pas le lecteur de prêter attention à l’idée selon laquelle, ainsi légitimée, la violence archaïque infligée à l’animal alors que naît au même moment l’industrie de guerre rejaillit sur les hommes. Jusqu’à viser tous les êtres jugés inférieurs, y compris d’autres communautés, elles aussi exploitées et asservies. Un « roulement désaxé » se met dés lors à broyer les personnages, la porcherie devenant le « berceau de leur barbarie et de celle du monde ».

Une plume ferme et qui ose tout transcende d’un bout à l’autre cette plongée dans la folie des hommes. Un curé lubrique est emporté par un infarctus à la vision d’un enfant de chœur crucifié. Une jeune fille perd son premier sang menstruel alors qu’elle doit s’emparer d’un crapaud au fond de la tombe où est enterré son père. Quelques centaines de pages plus loin, un gamin inquiétant se lance dans un étrange corps-à-corps avec une vipère. Roman de boue et de pestilence, Règne Animal parvient aussi à saisir toute une faune et un environnement naturel dans leur implacable beauté.

Le roman s’achève sur une épidémie. Et sur une évasion. Tandis que des truies agonisantes multiplient les fausses couches, un verrat reproducteur qui fait la fierté de ses maîtres leur fausse compagnie. « Il n’a jamais couru. Il découvre sa masse et la force qu’il lui faut mobiliser pour la déplacer (…) Il s’arrête, étourdi par l’effort, la liberté nouvelle et la vibration de la nuit que ses yeux sondent, pupilles dilatées »… À l’odeur du porc se mêle alors le parfum d’un Goncourt.

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard). Coup de projecteur avec l’auteur, mardi 11 octobre, sur TSFJAZZ, à 13h30.




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