Rebirth

Il a toujours été plusieurs. Déjà, dans Feast of Friends, banquet discographique dédié aux Doors et dont Coltrane était l’invité d’honneur, le saxophoniste Samy Thiébault était aussi pluriel que singulier. Rebirth allait-il rétrécir ce champ si large sous couvert d’autoportrait émaillé de références biographiques? Narcisse, heureusement, peut aller se rhabiller… Rebirth ou la renaissance ? Biologiquement parlant, il est vrai qu’on naît toujours seul. Et on renaît toujours ensemble.

Un sax ténor peut ainsi virer soprano ou se dédoubler en flûte alto. De nouvelles couleurs peuvent surgir d’une superposition de timbres. Un morceau de Maurice Ravel peut « renaître », cinq plages plus tard, dans un tempo plus inquiet mais dont une partie piano gorgée de groove prolonge, paradoxalement, le si beau délié. Et un trompettiste israélien décidément incontournable peut devenir l’alter ego rêvé d’un enfant d’Abidjan.

D’Avishai Cohen, Samy Thiébault dit qu’il est « l’élément inspirateur et perturbateur »… L’auditeur, lui, entend surtout la chaleur et la générosité de deux sonorités -saxophone et trompette- qui s’imprègnent l’une l’autre avec, en bonus, la vigueur d’une rythmique qui n’a plus rien à prouver (Adrien Chicot aux claviers, Sylvain Romano à la contrebasse, Philippe Soirat à la batterie), les percus vagabondes et hypnotiques de Méta, le mellophone de Manu Domergue et le concours de Jean-Philippe Scali à l’alto comme au baryton, sans oublier la prise de son et le mix signés Éric Légnini.

Il a toujours été plusieurs, oui, notre troubadour coltranien qui emprunte à Erik Satie les motifs d’une Enlightenment Suite faisant écho, à sa manière, aux illuminations de l’auteur de A Love Supreme. Il a toujours été voyages, également, meilleur antidote, on le sait bien, à l’anorexie de l’âme. La reprise d’une chanson ivoirienne (Abidjan), qui fait référence à la cité qui a vu naître Samy Thiébault, nous emporte d’emblée par sa magie, sa gaieté et sa poésie. S’ensuit une mélodie marocaine (Raqsat Fès) en guise d’hommage maternel, un souvenir de tournée au Venezuela (Canciòn) ou encore une comptine malienne (Nesfé Jahân)…

Même en puisant dans le répertoire classique, indice-clé dans la vocation musicale du saxophoniste, l’esprit reste voyageur, à l’instar de ce Chant du très loin -mais surtout si près du coeur- inspiré de Moussorgski. Le « moi » ne cesse ainsi de s’imbiber dans l’émoi, le « je » dans le jeu. La quête n’est pas tant existentielle que spirituelle et exponentielle, capturant parfois des effluves des années Blue Note ou alors le parfum de ces assomptions dont se prévalaient, il y a quelques années, les frangins Belmondo.

En exergue des notes de livret, cette citation empruntée au poète persan Roumi. « Cherche bien en toi-même ce que tu veux être puisque tu veux être tout ». De quoi parfaire la sereine intégrité, l’exceptionnel sens du partage et l’intelligence musicale de l’un des saxophonistes les plus accomplis de sa génération.

Rebirth, Samy Thiébault (Gaya Music). Concerts au Duc des Lombards, à Paris, les 10, 11 et 12 novembre. Samy Thiébault est également l’invité de Deli Express, sur TSFJAZZ, le mercredi 5 octobre, à 12h.





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