Crue

Le narrateur a l’air de sortir d’un roman de Murakami. Le genre passe-partout, dévitalisé, pas bavard pour un sou. « Je me trouvais le visage de tout le monde et celui de personne ». Le client rêvé -et on pense encore une fois à Murakami- quand tout un monde parait se dérégler, subrepticement.

Le subreptice règne d’ailleurs en maître dans Crue, de Philippe Forest. À pas de loup, l’auteur pose son personnage et son décor. Un quartier convoité par les promoteurs au bord d’un fleuve, des palissades de chantier, une juxtaposition de bâtis anciens et nouveaux sur une terre « méthodiquement recouverte, administrée, assujettie et civilisée »… Voilà qui n’est pas sans rappeler une portion du 13e arrondissement de Paris transformée, au fil des pages, en cité-fantôme. Un foyer d’immigrés brûle, un chat disparait, une femme aimée et un voisin inquiétant s’évanouissent eux aussi dans la nature… Ne reste plus qu’à donner à l’Apocalypse annoncé la forme d’un déluge.

On ne sait guère trop où l’auteur nous emmène. Ce dont on est sûr, c’est qu’il nous emmène dans un état second. Au gré d’une écriture somnambule mais jamais évanescente, le lecteur se laisse happer et magnétiser. Comme le narrateur, « il peut avancer parce qu’il va dans le mystère », comme l’écrit Mallarmé dans Igitur.

Une avancée qui offre tous les vertiges de l’interprétation. Abordant les rivages de la SF et en même temps gorgée d’observations fulgurantes sur ce monde qui nous entoure, l’odyssée de Philippe Forest peut notamment renvoyer à la vacuité d’une civilisation imbue d’elle-même sur le plan politique, sociétal et écologique. Dans les eaux troubles de ce récit surgit en même temps, tel un récif incontournable, ce qui hante l’auteur depuis son premier livre: sa fille, perdue à l’âge de quatre ans, et qui n’a jamais grandi autrement que dans l’univers romanesque de son père. « L’allure spectrale que je prêtais au monde tenait à son absence. Elle faisait comme un grand vide que réfléchissaient toutes les apparences ».

Une crue dévastatrice précédée d’une « pluie de pleurs tombant continûment du ciel » fait dés lors écho à ce qui affleurait déjà dans le prodigieux Siècle des Nuages (2010), cette épopée aérienne où héros célestes et orages d’acier finissaient par se fracasser dans la perte insupportable d’un enfant. Trop discrète, semble-t-il, pour apparaître dans les radars des grands prix littéraires, la poignante majesté avec laquelle se déploie un tel univers n’a pas fini d’imprégner les lecteurs avides d’une littérature de l’intime et de l’indicible, aux antipodes des romans préfabriqués à la chaîne.

Crue, Philippe Forest (Gallimard). Coup de projecteur avec l’auteur ce lundi 26 septembre sur TSFJAZZ, à 13h30




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