2666

Avouons-le d’emblée: on ignorait tout de Roberto Bolaño, écrivain chilien considéré en Amérique Latine comme l’égal d’un Borges. Victime d’une grave maladie hépatique, cet ex-compañero de Salvador Allende (mais pas de sa fille, dont il a toujours brocardé le style littéraire…) laissera, en guise de testament, un monument romanesque inachevé de plus de 1000 pages publié en 2004, un an après sa mort.

Tel que nous le découvrons sur scène, aux ateliers Berthier de l’Odéon, 2666 se propose d’explorer les racines du mal à partir de l’odyssée d’un écrivain allemand plutôt inaccessible, Benno von Archimboldi. Engagé dans la Wehrmacht pendant la guerre, il termine sa vie au Mexique, dans la ville de Santa Teresa, nom fictif de Ciudad Juárez, où eurent lieu, dans les années 90, des meurtres de femmes particulièrement atroces.

Le projet de Julien Gosselin (qui s’était déjà essayé à une adaptation des Particules élémentaires, de Michel Houellebecq) est ambitieux, ne serait-ce qu’au travers de sa durée exceptionnelle: plus de 11 heures de représentation, entractes compris ! Une ambition qui achoppe, pourtant, dés la première partie. Quatre jeunes universitaires européens passionnés par le mythique et énigmatique Archimboldi passent surtout leur temps en marivaudages amoureux. C’est très joliment conté, mais on avait cru comprendre que l’œuvre de Roberto Bolaño dépassait largement le stade de la sitcom…

Changement radical dans le 2e fragment où là, au contraire, on se perd complètement dans les divagations d’un universitaire espagnol parti au Mexique. La 3e partie, en revanche, est la plus réussie, notamment grâce à la performance de Amada Diop en journaliste black qui veut enquêter sur les meurtres de Santa Teresa. Le dispositif cubique de la mise en scène, l’usage de la vidéo et ses déploiements musicaux finissent enfin, sur le mode thriller, par assouvir notre soif de densité, notamment lors d’une mémorable séquence en discothèque.

Rien ne va plus, en revanche, dans le 4e volet, qui est pourtant le cœur de l’œuvre. Ce « livre des crimes » qui évoque les Mexicaines assassinées de façon quasi-documentaire, et avec une minutie censée nous tétaniser, fait l’objet d’une retranscription au sens littéral du terme. Le texte est projeté sur l’avant-scène avec, en contrepoint, des vignettes sur l’enquête policière en cours.  Pari gonflé… et fastidieux. En nous assénant en pleine face l’objet « littérature » et en évacuant toute traduction scénique, Julien Gosselin coupe court à l’émotion. Seul élément de tension, une musique électro amplifiée qui nous parait quelque peu saugrenue lorsqu’il s’agit de parler d’un féminicide.

Changement d’optique, heureusement, dans la dernière partie qui fait le lien entre la nuit nazie et la martyrologie mexicaine. Quand l’un des personnages se souvient des assassinats de Juifs qu’il a organisés, Julien Gosselin fait uniquement confiance à la voix d’un comédien et à la puissance de son texte, sans habillage extérieur. On aurait aimé, au final, et au-delà de certains choix scéniques parfois bien contestables, une production moins disparate.

2666, de Roberto Bolaño, mis en scène par Julien Gosselin dans le cadre du Festival d’Automne, aux ateliers Berthier de l’Odéon jusqu’au 16 octobre.




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