Les Frères Karamazov

Du théâtre Frank Castorf fait table rase. D’abord sous la forme d’un spectaculaire hors-les-murs puisque c’est dans l’ancien site de l’usine de chaudières Babcock, à La Courneuve, et à l’initiative la MC93 de Bobigny actuellement en travaux, que se joue Les Frères Karamazov. L’espace est immense, limite CinémaScope. Au regard du passé social d’un tel endroit, le spectateur pourrait se croire embarqué dans un Cinecittà du prolétariat.

Mais ce n’est pas le genre du directeur berlinois de la Volksbühne que de vouloir saturer son plateau. Paradoxalement, c’est un écran vidéo qui capture au mieux le jeu des comédiens, jusqu’à laisser fréquemment le décor vide pendant de longs moments. Il s’agit, là encore, pour Frank Castorf, de faire table rase d’une incarnation scénique traditionnelle en variant les angles. Un comédien peut ainsi, tout en chair, convulsionner en gros plan dans l’un des multiples intérieurs composant la scénographie (tunnel, sauna, chambrette…) avant de déboucher en plan général sur le plateau. On y gagne en intensité ce que l’on perd en présence corporelle face au public.

De Dostoïevski aussi, d’une certaine manière, il est fait table rase. Pas tant dans l’esprit (convulsionner en gros plan, après tout, c’est très dostoïevskien…) que dans l’adaptation au Kärcher d’un texte monumental déjà pas très simple en soi et auquel le metteur en scène superpose ses propres obsessions, quitte à y rajouter d’autres textes plus contemporains. Ce double mouvement -élagage et alourdissement- a valeur d’actualisation. Dostoïevski décrivait le champ de ruines d’un monde sans Dieu où tout serait permis, à commencer par le meurtre du père… Cette thématique se prolonge, ici, au travers d’un nihilisme post-soviétique où fascisme et antisémitisme ont de nouveau droit de cité.

Cette proposition et sa traduction artistique fascinent, indéniablement, même si ces 6h15 de représentation ne sont pas avares de moments confus, obscurs et barrés. De sauvages morceaux de bravoure parviennent néanmoins à bluffer l’attention, à l’instar de la fameuse scène du Grand Inquisiteur filmée depuis le toit de l’ancienne usine. La troupe est remarquable. La performance en son sein de Jeanne Balibar, qui joue plusieurs personnages parmi lesquels un Diable bien pervers et aux accents francophiles, fournit au moins au spectateur un repère plus qu’appréciable dans cette pièce qui parait si souvent foncer à tombeau ouvert.

Les Frères Karamazov, Fedor Dostoïevski, mis en scène par Frank Castorf, au Babcock de la Courneuve jusqu’au 14 septembre dans le cadre du Festival d’Automne.





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