Laëtitia ou la fin des hommes

Souvenirs d’un fait divers sordide… À l’orée d’une année 2011 tellement plus décisive sur d’autres fronts (Printemps Arabe, Fukushima, mort de Ben Laden, chute de DSK…), un maelström médiatique s’empare de Laëtitia Perrais, une jeune serveuse massacrée et démembrée par un repris de justice dans la périphérie nantaise. Quelques mois plus tard, le père d’accueil de la victime, qui hurlait à la mort au côté du président de l’époque contre les prédateurs sexuels qu’on laisse en liberté (alors que l’assassin est d’abord un multi-délinquant « au cerveau rongé par le cognac et la coke ») est arrêté pour attouchements sexuels sur Jessica, la soeur jumelle de Laëtitia. On a alors encore plus l’impression de toucher le fond.

Écrire sur la victime d’un crime atroce sans toucher le fond, justement, et l’arracher à la vase d’un étang où une scie à métaux a tronçonné son corps, voilà ce à quoi s’est attelé l’historien Ivan Jablonka dans Laëtitia ou la fin des hommes. D’emblée, il indique ses intentions au gré d’une écriture qui n’est pas vraiment celle d’un chercheur en sciences sociales : « Je ne fantasme pas la résurrection des morts; j’essaie d’enregistrer, à la surface de l’eau, les cercles éphémères qu’ont laissé les êtres en coulant à pic ».

Remontée à la surface, donc, et surtout, mise en lumière. Sous la plume de Jablonka, une jeune fille aux longs cheveux châtains irradie par-delà les accidents de sa courte vie que vient ponctuer une fin tragique. « On se prend à l’aimer au premier regard, écrit l’auteur, puis on la découvre ». Sociologiquement, déjà. Enfance cabossée entre maltraitance, foyers et traumas refoulés. Jeunesse périurbaine -« celle des cars de ramassage et des CAP ». Résilience au forceps, malgré les regards lubriques du « père d’accueil » si attentionné -trop, peut-être. Des accès de mélancolie suicidaire viennent parfois assombrir l’horizon de l’ancienne gamine que son père suspendait dans le vide avec les bretelles de sa salopette, sauf qu’elle était en train de s’en sortir avant de s’acoquiner mystérieusement avec le psychopathe pochtron qui va l’assassiner.

Laëtitia aura ainsi été jusqu’au bout la proie des hommes: « tyrannies mâles, paternités difformes » et autres « masculinités dévoyées », jusqu’à la récupération de ce fait divers par Nicolas Sarkozy qui braque contre sa personne l’ensemble des magistrats. Car lui aussi, l’ex-président qui veut à nouveau le redevenir, il use de mots en tant que figure masculine -chef, décideur, caïd de la politique- forgeant ce que Jablonka qualifie de « criminopopulisme », surfant sur une société cernée de voyous, de monstres et de minorités forcément coupables. Ses discours, ajoute l’auteur, ont opéré comme « un instrument de découpe, un tranchoir. Ils ont été un acte de division; la société en est ressortie toute sanglante ».

D’autres préfèrent réparer les vivants, même lorsqu’ils ne sont plus de ce monde. Ce n’est pas la moindre vertu de ce si poignant Laëtitia que de voir comment un « mandarin breveté », autrement dit un pur intello parisien, « réanime »et communie, pour ainsi dire, avec une jeune provinciale fleur bleue dont l’orthographe est tout un poème, qui ne jure que par Rihanna mais dont la façade apparemment lisse recèle une ténacité et un pragmatisme à toute épreuve, ainsi qu’une « conscience vibrante d’elle même ». On le suit jusqu’au bout, Ivan Jablonka, dans ce requiem ému qui lui fait écrire « Laëtitia, c’est moi », dédiant à « une fille du peuple massacrée à  l’âge de 18 ans » un livre qui serait pour elle « sa phosphorescence, le sillage pailleté et le rire qu’elle a laissés dans l’air d’une après-midi d’été ».

Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka (Le Seuil). Coup de projecteur avec l’auteur, sur TSFJAZZ (13h30), ce lundi 5 septembre.




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