14 juillet

On avait eu vent de sa calme férocité, de son humour grinçant et de son allergie aux légendes dorées. Avec 14 juillet, Éric Vuillard poursuit un travail de désacralisation qui l’a déjà amené à revisiter à sa manière la destruction de l’empire Inca (Conquistadors), le partage de l’Afrique (Congo) ou encore, avec Tristesse de la terre, les derniers massacres d’Indiens et la naissance du spectacle de masse aux Etats-Unis. Sauf que la démythification, ici, est moins sardonique. Elle s’opère dans un registre solaire. Dansant, même, comme sur un air de Carmagnole.

Car c’est de la prise de Bastille dont il s’agit, un événement qu’Éric Vuillard nous fait vivre, pour ainsi dire, en direct, et sans le surplomber d’images d’Épinal qu’on connaît par cœur. Pas question, donc, de s’attarder sur la tête du gouverneur de Launay au bout d’une pique ni sur Louis XVI et son fameux « C’est une émeute ? -Non, sire, c’est une Révolution ». L’auteur ne s’est pas d’avantage focalisé -sauf pour s’en moquer– sur les députations qui ont tenté, ce jour-là, de calmer le jeu. Non, ce qui fait d’abord vibrer Éric Vuillard, et qui fait vibrer son lecteur, c’est cette foule de faméliques et d’énergies qui, en l’espace de quelques journées, s’est improvisée révolutionnaire. Avec 98 morts sur le carreau. Ceux-là, on n’en parle jamais.

Archives et témoignages d’époque remettent ainsi en mouvement Cholat le marchand de vins trimballant des canons, Rossignol, le futur général à qui Bonaparte fera bien des misères, Canivet, le Gavroche de l’époque qui, tout en haut de la citadelle enfin prise, essaie de reconnaitre les monuments. « Là, c’est l’église Sainte-Geneviève ? »… Il y eut même un Noir parmi les assaillants ! Delorme, un descendant d’esclaves bâti comme un roc.

Prologue de folie avec, justement, la mise à sac de la Folie Titon, la manufacture de papier Réveillon. On voulait rogner la paie des ouvriers ? « Alors la colère monte autant que les salaires veulent baisser ». Pendant ce temps là, la France est criblée de dettes. Le train de vie de la Cour, c’est 7 à 10% du budget de l’État. « Commence alors une furieuse et chaotique course à l’impôt. La taxe, le tribut, la redevance sont un même hurlement froid et monotone ». Un pansement survient, Necker. Ce que Vuillard nous apprend mais qu’on n’a jamais lu dans les manuels, c’est que le bonhomme était quant même un spéculateur de première sur la dette souveraine. Et quand Louis XVI le remplace par un ultra tout en faisant affluer des mercenaires sur Paris, c’est parti pour « l’intifada des petits commerçants, des artisans de Paris, des enfants pauvres ».

On l’aura compris, c’est au miroir de notre siècle qu’Éric Vuillard nous emporte sous les remparts de la Bastille. Son arme principale ? Un phrasé en saccades amplifié par le recours à ce « on » pas si indéfini qu’il en a l’air lorsqu’il fait le trait d’union entre « eux », les assaillants de 89, et « nous », lecteurs d’une époque où, si le peuple n’a pas toujours raison, la foule est toujours vue comme un phénomène effrayant et pathologique. Ne reste plus qu’à convoquer en renfort la puissance du romanesque pour évoquer ces Parisiens qui vont chercher des armes y compris jusque dans des magasins d’accessoires au théâtre. « Les fausses épées devinrent de vrais bâtons. La réalité dépouilla la fiction. Tout devint vrai. »

Ainsi exulte notre nouveau Michelet, plus prompt évidemment que son illustre devancier à ruer dans les brancards et à zoomer sur les anonymes, exhumant de cette masse sans nom des silhouettes, des métiers, des sobriquets, ainsi que des façons de se coiffer ou de mourir. L’auteur prend soin, en même temps, de nous indiquer que la veille du 14 juillet 1789, le roi est à la chasse et que la reine cueille des capucines.

14 juillet, Éric Vuillard (Actes-Sud). Coup de projecteur avec l’auteur mardi 30 août, sur TSFJAZZ, à 13h30




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