Daech, le cinéma et la mort

Il y a cadrage, montage et mixage. Donc il y a cinéma. C’est à ce titre que Jean-Louis Comolli s’est astreint à regarder et à analyser les clips d’horreur de Daech. Le co-auteur de Free Jazz, Black Power, par ailleurs documentariste et théoricien éminent du 7e art, s’efforce, ici, de saisir les ressorts de l’avilissement par l’image. Il entend aussi mettre en lumière une logique de production qui, au-delà même du caractère abject de ces clips, « porte atteinte à la beauté comme à la dignité du geste cinématographique ».

Les bourreaux sont en noir, opacifiés par leur tenue et leur masque. Ils surplombent leurs victimes, revêtues de la même combinaison orange. Si le mode d’exécution varie (décapitation, noyade, crémation…), l’auteur constate en premier lieu une standardisation de l’ignominie amplifiée par des figures de style, des éclairs gore et autre effets qui ne sont pas sans rappeler certains blockbusters hollywoodiens. Une vidéo de décapitation va même jusqu’à s’inspirer de Game of Thrones, ce qui ne correspond pas à la « manière » traditionnelle. Selon Jean-Louis Comolli, « l’ennemi de l’Occident » ne s’embarrasse pas d’emprunts aux formats occidentaux.

Les Nazis aussi filmaient leurs crimes, mais sans chercher à les diffuser jusqu’à la nausée. Daech s’engouffre au contraire dans le flou grandissant entre réel et virtuel, ensevelis tous deux sous une masse d’écrans qui prolifèrent et compactent notre espace-temps, annihilant tout « délai de grâce » entre le moment où les images sont enregistrées et celui où elles sont diffusées. De quoi renforcer cette « concupiscence des yeux » (formule empruntée à saint Augustin) qui, selon l’auteur, attise notre désir de tout voir, y compris l’horrible.

Ainsi Daech, après d’autres, veut « nous en mettre plein les yeux », selon la belle formule de l’auteur au micro de TSFJAZZ. Raison de plus pour se ressourcer à un « cinéma contraire ». C’est le beau pari que dessine Jean-Louis Comolli en revisitant ceux qui, comme Ford, Fuller ou encore Mizoguchi, ont également filmé la violence tout en articulant le visible et l’invisible. Car il y a bien eu, et il y a toujours, un cinéma grand, noble et généreux qui fait du spectateur un être singulier, un alter ego, et non pas le voyeur reproductible d’horreurs qui l’initient à la haine et au mépris de l’autre.

Daech, le cinéma, la mort. Jean-Louis Comolli (éditions Verdier). Coup de projecteur avec l’auteur le jeudi 22 septembre, à 13h30.




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